lundi 25 février 2019

En attendant (de trouver) Godot



Que Samuel Beckett - l'écrivain, pas le personnage de fiction campé par Scott Bakula qui pourtant ferait bonne figure dans un article de généalogie - me pardonne de faire ce jeu de mots quelque peu tiré par les cheveux pour évoquer ici une de mes AAGM : Adeline GODOT.

L'objet de ce présent article est la recherche de sa sépulture. Rien de plus facile en théorie puisque seulement trois cas de figure sont possibles :

- le défunt est inhumé dans sa commune de résidence,
- le défunt est inhumé dans la commune il est décédé,
- le défaut est inhumé dans une autre commune où une concession familiale (ou non) est déjà présente.

Cela peut-être un peu plus compliqué pour les grandes métropoles comme Paris où il semble a priori ne pas exister de règles précises - je remercie le lecteur aguerri de me corriger si erreur - quant au cimetière parisien de destination si l'arrondissement du décès ou de résidence ne possède pas de cimetière. J'ai par exemple plusieurs cas de défunts inhumés au grand cimetière parisien de Pantin (l'un des plus grands d'Europe) alors qu'ils sont décédés dans des arrondissements distincts (20e, 12e, 18e, etc).

Avant de parler précisément du cas d'Adeline GODOT je vais d'abord établir sa chronologie.

Chronologie familiale



  • Adeline est née à Neuflize dans les Ardennes le 2 février 1857. C'est la première fille du couple Alexandre GODOT (Bazancourt 1834 - Reims 1904) et Françoise SAUVAGE (Neuflize 1834 - Rethel 1863). Le couple aura un autre enfant, Jean-Baptiste (Neuflize 1858 - Reims 1870), qui n'atteindra pas l'âge adulte. La famille s'installe très vite dans une commune voisine plus importante : Rethel. C'est là qu'Adeline perd sa mère en 1863.


  • Son père, Alexandre, se remarie presque aussitôt, en 1864, avec Clotilde Thonnelier (Acy-Romance 1843 - Rethel 1866) qui lui donnera deux autres enfants qui mourront aussi en bas âge. Clotilde décède peu de temps après.


  • Après un nouveau remariage avorté - seuls les bans seront publiés - avec Eugénie Raymond en 1867, je retrouve Alexandre et sa fille à Reims, lieu du décès de Jean-Baptiste en 1870.


  • En 1872, Adeline a 15 ans et vit avec une tante maternelle, toujours à Reims.


  • En 1880, Adeline se marie à Reims avec Paul Victor Bousse (Pont-à-Mousson 1857 - ? ?). La même année son père se remarie une dernière fois avec Angélique Anceaux (Faissault 1846 - Reims 1901) qui lui donnera 4 enfants dont aucun ne survivra au-delà de 6 ans.


  • Entre 1881 et 1896, Adeline et Paul Victor, tous les 2 coiffeurs rue Saint-Thierry, auront 4 enfants. Un seul atteindra l'âge adulte : Paul Victor fils (Reims 1888 - Paris 1942).


  • En 1899, le couple revend son fond de commerce dédié à la coiffure et quitte Reims.


  • En 1904, Alexandre Godot meurt et est inhumé dans un terrain non concédé du cimetière sud de Reims.


  • Je retrouve la trace du couple Godot x Bousse en 1908 grâce à la fiche matricule de leur fils qui indique qu'ils vivent à Neufchâtel-sur-Aisne. Ils y sont toujours en 1913 lors du mariage dudit fils à Etampes-sur-Marne. 


  • En 1924, je les retrouve de nouveau à Reims, rue de Fismes.


  • 7 ans plus tard, la famille Bousse toute entière habite aux Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Adeline et Victor, ayant dépassé les 70 ans, sont venus s'installer chez leur fils à moins que ce soit ce dernier qui est allé les chercher car il habitait à Reims en 1926.


  • Adeline Godot décède finalement le 28 décembre 1932 dans ladite commune à son domicile qui est aussi celui de son fils, boulevard Pasteur, 163.


La recherche de la sépulture


Pour rechercher la sépulture, toujours existante ou non, on commence bien sûr par la commune des Pavillons-sous-Bois. Réponse de la mairie : personne au nom de Godot ou Bousse. Ah ! bon... Cela écarte à la fois les 2 possibilités évoquées en préambule : inhumation au lieu du domicile ou au lieu du décès.
Quelle est donc la prochaine étape de recherche alors ? Relisons d'abord l'acte de décès :

Source : mairie des Pavillons-sous-Bois (copie intégrale)

"Le vingt-huit décembre mil neuf cent trente deux, deux heures, est décédée au domicile conjugal, 163 Boulevard Pasteur Adeline Godot sans profession, née à Neuflize, Ardennes, le deux février mil huit cent cinquante sept, fille de Alexandre Godot et de Séraphine Sauvage, époux décédés, épouse de Paul Victor Bousse, sans profession. Dressé le vingt neuf décembre mil neuf cent trente deux, seize heures quinze minutes, sur la déclaration de Marcel Mourier, vingt sept ans, régleur des Pompes Funèbres, domicilié à Bondy, Seine, 32 rue Auguste Polissard, qui lecture faite a signé avec nous Eugène Paul Fischer, maire des Pavillons-sous-Bois, chevalier de la Légion d'Honneur."


Le déclarant est un employé des pompes funèbres domicilié à Bondy. Très bien, faisons la demande à la mairie de Bondy : c'est non. Ma réflexion me pousse alors à chercher du côté de Livry-Gargan, commune limitrophe des Pavillons-sous-Bois, ayant une histoire commune avec cette dernière : c'est encore non mais l'agent municipal me conseille de me tourner vers la commune du Raincy qui gère un des cimetières de Livry : pas plus de résultat. OK...

Pas d'autres choix que de remonter dans la chronologie d'Adeline Godot, voire celle de son époux. Dans l'ordre inverse nous avons donc :

  • Neufchâtel-sur-Aisne : c'est non. Pour cette dernière, je suis passé par le service d'entraide géographique de Geneanet. Je vous le conseille fortement, c'est super efficace.
  • Reims : comme écrit précédemment, j'y ai trouvé son père, enterré dans un terrain non concédé (sans doute pour les indigents) du cimetière sud mais personne d'autre.
  • Rethel où est décédée sa mère : aucune trace d'eux. Par ailleurs Rethel a perdu de nombreux registres en raison de la quasi destruction de la ville lors des deux guerres.
  • Neuflize où elle est née : c'est encore et toujours non.


Mais elle aurait très bien pu être enterrée dans une sépulture de la famille de son époux. Cela nous emmène alors dans d'autres communes, en Meurthe-et-Moselle. Paul Victor Bousse est né en 1857 à Pont-à-Mousson, son père Jean-Baptiste est décédé à Baccarat en 1879 et sa mère Barbe Vincent à Lunéville en 1874. La famille a vécu par ailleurs à Nomeny où sont inhumés d'autres membres de la famille Bousse : un oncle, une tante, des cousins et autres :

Famille Bousse-Vincent à Nomeny - Projet "Sauvons nos tombes" sur Geneanet



  • Je n'ai pas demandé à Pont-à-Mousson car je n'y crois pas, la famille en est vite partie (Jean-Baptiste Bousse, père de Paul Victor, était au chemin de fer de l'Est).
  • Lunéville : aucune concession aux noms de Godot ou Bousse.
  • Constantine en Algérie : Paul Victor Bousse père y a passé 1 an ou 2 vers 1877 mais n'y est jamais retourné.
  • Verdun : Paul Victor Bousse père y a brièvement habité, pas la peine d'y perdre son temps.
  • Je n'ai pas demandé à Baccarat : si la mère n'est pas enterrée à Lunéville, je ne vois pas pourquoi tout le monde le serait à Baccarat.
  • Reste Nomeny : retour négatif de la mairie.


Les autres pistes familiales


Puisqu'en remontant dans les ancêtres et alliés d'Adeline Godot on ne retrouve rien, pourquoi ne pas chercher du côté de son fils Paul Victor ? Peine perdue ! Il est décédé en 1942, à l'âge de 53 ans, dans le 20e arrondissement de Paris, à l'Hôpital Tenon. Il a été inhumé dans le cimetière parisien de Pantin dans une tombe temporaire de 5 ans. En effet, il était indigent alors que sa mère avait laissé un héritage 10 ans plus tôt. Son épouse, Louise Boban, décédée 5 ans plus tard, n'a même pas été enterrée avec lui.

Et Marcel Mourier, notre régleur des Pompes Funèbres ? Il était dit domicilié à Bondy mais y travaillait-il pour autant ? Rien n'est pas moins sûr. Pourtant je le retrouve bien des années après, en 1951, comme marbrier à Montrouge. L'adresse indiquée sur l'acte de décès où il apparaît est bien celle d'une marbrerie aujourd'hui...

Quelles pistes me reste-t-il donc ?

Le couple Vincent x Hardy


Je me suis alors souvenu de ce couple : Gorgon Vincent (Nancy 1840 - < 1921) et Virginie Hardy (Maubeuge 1846  - > 1921). Elle, elle était la témoin du remariage de Paul Victor fils en 1921 aux Pavillons-sous-bois et demeurait dans la commune voisine déjà évoquée, Livry-Gargan. Lui était déjà décédé à ce moment-là. Très longtemps je me m'étais dit que ce couple n'avait aucun lien avec nos protagonistes car Vincent est un patronyme très fréquent : j'avais donc pensé à une coïncidence avec mes propres ancêtres. Grave erreur et voici pourquoi :

Arbre généré par Geneanet

Eh oui Gorgon Vincent (et pas Zola !) était le grand cousin par alliance d'Adeline Godot. Toutefois, malgré la mise en ligne récente de l'Etat Civil, des recensements, des tables des successions et absences par les archives de la Seine-Saint-Denis, j'ai totalement perdu leur trace. L'un et l'autre sont sûrement décédés en dehors de ce département et de Paris où il s'étaient mariés. Le fait qu'ils n'ont pas eu d'enfant complique la tâche.


La famille Cuvillier


Je suis ensuite revenu sur les lieux d'habitations des couples Bousse x Godot et Bousse x Boban. Comme écrit plus haut, on les retrouve tous ensemble en 1931 aux Pavillons-sous-Bois, au 163 Boulevard Pasteur. Avant cette voie s'appelait Avenue d'Aulnay et à cette adresse vivait auparavant la tante de Louise Boban, Marie-Louise épouse Cuvillier. Le couple Boban x Cuvillier avait adopté Louise Boban quand ses parents sont décédés à la fin du 19e siècle. Louise habitait donc avec eux jusqu'à son mariage avec Paul Victor Bousse fils en 1921.

Achille Cuvillier est décédé en 1922 à cette adresse, à laquelle sa veuve a vécu jusqu'à son décès en 1930. Sur son acte de décès j'ai pu constater qu'elle avait elle aussi été prise en charge par Marcel Mourier, l'employé des pompes funèbres de Bondy ! Achille Cuvillier avait été, quant à lui, pris en charge par les pompes funèbres de Villemomble. C'est à n'y rien comprendre.
J'ai rappelé la mairie des Pavillons-sous-Bois et il m'a été confirmé qu'il y a aucune trace que ce soit du couple Boban x Cuvillier que du couple Godot x Bousse dans leurs registres funéraires, pas plus que dans ceux du cimetière.

En faisant la généalogie ascendante des Cuvillier, j'ai finalement retrouvé leur sépulture familiale ! Elle est au cimetière du Père Lachaise à Paris. Pour la retrouver je suis parti des parents d'Achille Cuvillier et de la mère de Marie-Louise Boban. Grâce aux archives en ligne de la ville de Paris j'ai pu retrouver leur trace ainsi que la tombe après m'être rendu sur place. Après avoir retiré tant bien que mal la mousse qui s'est accumulée depuis la dernière inhumation (1930), j'ai pu découvrir six noms. Malheureusement, comme je m'en doutais, le couple Bousse x Godot n'y est pas.

Tombe de la famille Cuvillier (1891-1930) au Père Lachaise - Ajoutée au projet Sauvons nos tombes de Geneanet

Le couple Sauvage x Lambert


Avant son mariage en 1880 à Reims, Adeline Godot ne vivait pas avec son père Alexandre - qui je rappelle a fini dans une fosse commune en 1904 - mais chez sa tante maternelle Jeanne Marie Scholastique SAUVAGE (1826 - 1888) épouse Louis Ferdinand LAMBERT (1828 - 1889). Ce couple avait eu deux enfants mais décédés en bas âge.


AD51, recensement 1872, Reims 3e cantion, page 186/307

Cette piste rapidement écartée : le couple Lambert / Sauvage a bien été inhumé à Reims, au cimetière du Sud, mais il s'agissait d'une fosse commune. Inutile de préciser qu'il n'y a plus rien depuis longtemps.


Le mystère de l'oncle Jean Marie Séraphin Sauvage


Après avoir fait quelques recherches sur la descendance Sauvage, je me suis retrouvé devant cette évidence : Adeline Godot était l'unique héritière de ses tante et oncle. Il m'est donc apparu pertinent d'explorer cette piste. Je ne pensais alors pas que j'allais autant complexifier l'énigme...

Jean-Marie Séraphin est né en 1838 à Neuflize et s'est marié deux fois :

  • En 1868 à Reims avec Marie Adeline Cousinard (1845-1875), dont cinq enfants tous décédés en bas âge.
  • En 1891, toujours à Reims, avec Marie Elizabeth Gillard (1835-1915), veuve Grumiaux.

Je n'ai pas trouvé de sépulture pour sa première épouse. Quant à sa seconde épouse, elle a bien été inhumée à Reims, cimetière du Nord, mais dans la sépulture de famille Grumiaux, son premier époux. Le conservateur n'a aucune trace de Séraphin Sauvage.

Justement. C'est là que ça complique : je n'ai toujours pas trouvé son acte de décès même si j'en connais la date grâce aux archives de l'enregistrement : le 5 avril 1918 à Reims, en sa demeure. Pourquoi pas d'acte ? Parce que la population de Reims a été totalement évacuée le 23 mars précédent et que la mairie a été provisoirement transférée à Paris !
Je le pensais alors faisant partie des victimes civiles de la guerre mais il n'apparaît pas dans les listes et n'est pas inhumé dans le carré prévu pour cela.

Conclusion 1 : j'ai un défunt sans acte et sans tombe mais avec une déclaration de succession qui désigna, en 1924, Adeline Godot, comme unique héritière. Je pense écrire plus tard un article qui lui sera dédié.

Extrait de la déclaration de succession de JMS Sauvage - AD51 1924 - via Fil d'Ariane


Conclusion 2 : Au lieu de résoudre une énigme, j'en ai créé plusieurs.

Corollaire : toujours faire attention quand on ouvre un tiroir...



Autres sources d'archives


Il existe bien d'autres sources auxquelles je n'avais pas pensé jusqu'à présent (juin 2020) mais il est plus difficile de les consulter quand elles ne sont pas lacunaires !

Les archives diocésaines


La fin du régime monarchique n'a pas mis un terme à la tenue des registres paroissiaux. On peut donc retrouver des actes de baptêmes, mariages ou sépultures dans les archives contemporaines.
J'ai donc écrit à la paroisse des Pavillons-sous-Bois, sans conviction cependant. J'ai tout de même reçu une réponse une semaine plus tard, plutôt bienveillante et avec des pistes de recherches supplémentaires, notamment en m'invitant à contacter un archiviste diocésain. Malheureusement ce dernier m'indique que les archives sont fermées jusque septembre. Affaire à suivre !


Les archives de la police municipale


Chose que j'ignorais : lorsqu'il y a(vait) un déplacement de corps en dehors de la commune, il fallait une autorisation de la police municipale. Leurs fonds sont habituellement en série J des archives municipales. Malheureusement, là aussi mon espoir a été de courte durée : la mairie m'a répondu qu'elle ne détenait aucune archive de ce type ! Inutile de se tourner vers les archives départementales : les fonds communaux versés ont l'air extrêmement rares.


A suivre...

mardi 19 février 2019

Jeanne Nard, la mère pas si disparue que ça !

Comme évoqué dans mon premier article de blog j'ai commencé mes recherches généalogiques à partir du livret de famille de mes trisaïeux Julien Bourdin Grimand et Jeanne Nard. Ces derniers avaient eu deux fils ayant atteint l'âge adulte : Joseph, mon AGP et Victor son frère cadet. Je me suis alors intéressé aux actes de naissance de ceux-ci puis à ceux de leurs mariages.

Joseph et Victor sont tous les deux nés à Pantin (Seine-Saint-Denis), respectivement en 1881 et 1883. Le premier s'est marié à Paris 19e avec Marie Bernoville tandis que le second s'est uni à Pantin avec Marie Schibi. Les deux mariages se sont produits la même année, en 1905, leur père étant décédé depuis 1892. La proximité géographique des deux protagonistes pourrait laisser penser qu'ils se sont bien fréquentés mais nous verrons plus tard que ce n'était pas forcément le cas.

La lecture de l'acte de mariage de Joseph m'a révélé une information aussi étonnante qu'incroyable :

Source : Mairie de Paris 19e

"[...] et de Jeanne Nard, son épouse disparue, le futur époux et les témoins, lesquels affirment connaître le futur, déclarent à serment : 1° que sa mère est disparue et qu'ils ignorent le lieu de son décès dans le cas où elle serait décédée, ou son dernier domicile 2° que des aïeuls sont décédés et qu'ils ignorent le lieu de leur décès et leur dernier domicile, d'une part. [...]"

Alors que sur l'acte de mariage de son frère, nous avons ceci :

Source : Mairie de Pantin
"[...] et de Jeanne Nard, sa mère âgée de cinquante neuf ans, blanchisseuse, présente et consentante. [...]"

D'une part, comment Joseph et ses témoins ont pu déclarer (sous serment !) la disparition de Jeanne Nard alors qu'elle était bien présente (et consentante !) au mariage de Victor ? D'autre part, si elle avait bel et bien disparu aux yeux de Joseph à cette époque, comme puis-je être possesseur de son livret de famille un siècle plus tard, ce dernier attestant son décès en 1921 à Paris 10è ?

Pour répondre à cette question, il faut approfondir les recherches dans certaines sources généalogiques.

1. Les recensements


Déjà, pour commencer, intéressons-nous aux recensements. Où habitaient donc nos protagonistes ? Les recensements ayant eu lieu tous les cinq ans, je me suis focalisé sur l'année 1906, donc un an (ou quelques mois) après leur mariage. A l'époque de mes recherches (2004), je m'étais rendu aux archives municipales de Pantin et je n'avais malheureusement pas d'APN donc je suis dans l'incapacité de vous montrer les sources néanmoins voici ce que j'avais découvert :

- Joseph et Marie habitaient au 15, rue Berthier alors qu'avant mariage Joseph résidait rue de Flandre,
- Victor, Marie et leur fils René habitaient au... 15, rue Berthier ! Sans doute pas le même appartement mais le même immeuble, c'est certain.

Et Jeanne Nard alors ? Et bien elle était au 20, rue Sainte-Marguerite où elle vivait déjà en 1905 avec son fils Victor ! D'ailleurs je retrouve Victor, sa famille et sa mère à cette adresse-là en 1911 tandis que Joseph et sa famille sont partis vers la route de Flandre (actuelle avenue Jean-Jaurès).

Les voies évoquées étant toutes proches, il est difficile de croire que Joseph ignorait tout du devenir de sa mère... Pour comprendre il faut donc en apprendre plus sur la chronologie des deux frères avant leur mariage.

Source : OpenStreetMap


2. Les feuillets matricules


Si Joseph et Victor sont nés à Pantin et y ont vécu toute leur vie (sauf Victor après son divorce, parti en Seine-et-Marne, nous verrons cela une autre fois), ils n'ont pas été recrutés dans la Seine ! Sans le livret militaire de Joseph que je détiens, j'aurais sans doute attendu très longtemps (le Grand Mémorial sans doute) avant de retrouver leur fiche matricule.
Là encore, à l'époque de mes recherches, les registres matricules du département concerné n'étaient pas en ligne, j'ai dû écrire aux archives départementales pour qu'ils m'envoient les copies. Aujourd'hui c'est bien plus simple évidemment.

Coupons court au suspens, le livret militaire de Joseph indique qu'il vivait en Côte d'Or à l'époque de son recrutement, en 1901 ! Extrait.

AD21, FM401, Classe 1901, Bureau de Dijon, pages 694&695/849

Il est donc indiqué que Joseph était domestique à Clamerey. On le retrouve d'ailleurs dans les recensements de ce village en 1896, toujours domestique dans la ferme de la famille Bizot. Autre information : le domicile des parents est inconnu. L'administration aurait pourtant dû savoir que le père était décédé depuis 1892.

Et Victor ?

AD21, FM575, Classe 1903, Bureau de Dijon, page 124/838

Lui vivait donc à Saulieu et était également domestique (je ne sais pas au service de qui). Contrairement à son frère Joseph, l'administration avait connaissance du décès du père. Mais l'information la plus cruciale de cet extrait est juste au-dessous : "Enfant assisté de la Seine" ! Je passe le fait que l'administration s'est emmêlée les pinceaux avec le double patronyme de Victor.

Direction donc les archives de Paris à la recherche des dossiers des enfants assistés de la Seine !

3. Les enfants assistés de la Seine


Là où je n'avais pas percuté dès le départ, c'est que les deux frères sont devenus orphelins de père à l'âge de 11 et 9 ans et que la mère a pu manquer de moyens pour subvenir à leurs besoins étant donné qu'elle ne s'est pas remariée. Elle était a priori en concubinage avec un certain M. Pirard mais je ne sais rien de plus sur cette personne.

Les répertoires d'admission des enfants assistés de la Seine sont aujourd'hui en ligne sur le site des archives de Paris. On y trouve plusieurs types d'enfants assistés :
- Les enfants trouvés de 1761 à 1858,
- Les enfants assistés de 1859 à 1906,
- Les enfants moralement abandonnés de 1881 à 1906,
- Les pupilles de l'assistance à partir de 1907,
- Les enfants en dépots à partir de 1841,
- Les enfants secourus à partir de 1873.

Pour le cas présent, on va s'intéresser aux enfants assistés, c'est à dire les enfants trouvés, abandonnés ou orphelins. Le classement est alphabétique et par année d'admission; Julien Bourdin Grimand étant décédé en 1892, j'ai d'abord pensé à rechercher à cette année-là, mais sans succès ! Idem en 1893. C'est en janvier 1894 que je retrouve leur matricule :

AD75 - D3X4 50

Une fois ces numéros en poche, il faut se déplacer aux AD pour demander les dossiers correspondant. J'ai donc pu y avoir accès mais j'ai eu une demi déception : très peu d'informations sur Joseph mon AGP mais une multitude sur Victor (il était malade et avait un caractère spécial... Là aussi j'y reviendrai dans un autre article). Cependant une information capitale est commune aux deux frères :

Source : Archives de Paris

"La femme Bourdin-Grimaud est veuve depuis le 6 octobre 1892. Son mari avait été cantinier dans les régiments. Cette femme est actuellement dans une situation qui frise la misère. Ses ressources se bornent à son gain journalier de un franc* par jour. Il lui est impossible, dans ces conditions de subvenir aux besoins de ses deux enfants.[...]"

* Un autre document indique qu'elle devait un loyer mensuel de 140 francs. Autant dire qu'elle devait être surendettée dans ces conditions...

Les deux frères ont donc été placés séparément dans des familles d'accueil et sont revenus dans leur commune d'origine une fois adultes.

Conclusion


Joseph et Victor avaient respectivement 12 et 10 ans quand ils ont été placés loin de leur foyer, en Côte d'Or et sont revenus à Pantin a priori après leur vingtième anniversaire, sachant qu'ils ont été tous les deux exemptés du service militaire.

- Ce que j'ignore : dans quelles conditions sont-ils revenus à Pantin ? Pourquoi Victor est retourné vivre chez sa mère et pas Joseph ? Pourquoi Joseph a déclaré que sa mère avait disparu ? Rien n'est certain.

- Ce que je suppose : Joseph a dû très mal vivre l'abandon par sa mère et il en aurait découlé une certaine rancune. Autre hypothèse, Jeanne Nard aurait été contre son mariage avec mon AGM Marie Bernoville mais je n'ai retrouvé aucun document à ce sujet.

- Ce qui est sûr : d'une part, au décès de Jeanne Nard en 1921, il n'y a pas eu de déclaration de succession car elle était indigente (source : table des successions du bureau de Pantin). Néanmoins Joseph a dû récupérer ses rares effets personnels, aujourd'hui encore en ma possession : le livret de famille déjà évoqué mais aussi le certificat de bonne conduite au service militaire de Julien Bourdin-Grimand. Jeanne a même eu un vrai enterrement au cimetière parisien de Pantin avec une concession achetée par Joseph, renouvelée en 1926, Joseph étant décédé l'année suivante. Après tout, c'était lui l'aîné...

D'autre part les relations entre les deux frères ne devaient pas être au beau fixe car mon grand-père Marcel, fils de Joseph n'a jamais parlé de sa famille du côté paternel. Victor avait deux enfants qui vivaient tous à proximité. Il semble, d'après mes recherches (ce sera un autre article là encore), que l'un ignorait l'existence des autres...

samedi 16 février 2019

RDV Ancestral : avant que la vie ne déraille...

J'y suis, au milieu de tout ce monde grouillant comme des fourmis à la recherche qui d'une borne interactive, qui d'un guichet disponible, qui de son train sur le point de partir. Le monde s'accélère sous mes yeux avec cette clarté aveuglante des lumières de la gare et de ses écrans affichant les trains au départ ou à l'arrivée.

J'y suis dans cette gare, la Gare de l'Est, pour y acquérir un billet de train, évidemment. Évidemment ? Non ça ne l'est pas, évident. J'aurais pu l'acheter sur Internet, comme d'habitude, mais aujourd'hui, pour une fois je veux sentir le monde autour de moi et le contact humain d'un guichetier ou d'une guichetière, devenu rare en ces temps modernes.

J'avance alors vers cette borne automatique sans âme qui me vomit son ticket après avoir fait mon choix parmi les catégories proposées. J'obtiens le numéro 1945. 1945... soudain mais yeux se brouillent et le monde moderne que je connais s'évanouit pour laisser place à un ancien monde, un monde que je n'ai pas connu. Les écrans ont disparu, les distributeurs de boisson, les TGV, les bornes interactives, tout a disparu. Les gens qui me ressemblent ne sont plus là, d'autres les ont remplacées avec des vêtements bien plus anciens. J'ai l'impression d'être dans le Paris de la toute fin de guerre.

Gare de l'Est 1937 - Source Geneanet
En face de moi, je vois une multitude de guichets, bien plus qu'en 2019 ce qui est évidemment logique et il y a beaucoup de monde faisant la queue devant chacun d'entre eux. Je me demande alors ce que je fais là et me vois mal aller dans la file d'attente pour demander mon billet pour Reims. Alors j'observe. J'observe les alentours, j'observe les gens, leur façon d'être. J'écoute leurs voix, j'écoute les cheminots crier et siffler puis je reviens enfin vers la série de guichets et soudain je la vois : Gisèle !

Ma grand-mère, Gisèle, celle que je n'ai jamais connue. Mais je la reconnais, j'ai tant de photos d'elle. Je sais qu'elle a fait toute sa carrière à la SNCF, notamment en cette gare. Quelle joie de la voir se mouvoir, la voir parler - je ne l'entends pas, elle est trop loin - et répondre aux voyageurs depuis son comptoir.

Je voudrais alors aller lui parler, la questionner, mais impossible, la file est longue et je ne peux pas me comporter comme un impoli. Alors je fais la queue en espérant pouvoir rester assez longtemps à cette époque.

Je voudrais lui demander tellement de choses :
- Quelle a été sa vie enfant, elle qui est née au tout début de la Grande Guerre à Etampes-sur-Marne et qui n'a pas connu son père, en captivité en Allemagne,
- Quelle a été sa vie adolescente quand un autre homme est entrée dans la vie de sa mère,
- Quand est-elle arrivée à Paris,
- Qui était ce Pierre dont elle a été amoureuse et ce Lucien qui a été éconduit,
- Qui était cet Adolphe Schladenhaufen (1895-1968), un simple collègue cheminot ou un intime aux "mille baisers" couchés sur cette carte postale,

Archives familiales


- Comment a-t-elle rencontré son mari, mon grand-père Marcel, décédé quand j'étais encore un bébé (Edit du 01/03/2019 : apparemment dans la salle d'attente d'une voyante selon ma mère),
- Pourquoi elle a dû laisser son unique enfant, mon père, à sa mère pendant les dix premières années de sa vie ?

En retour je voudrais lui révéler tellement d'évènements :
- Que son père Paul a divorcé après son retour de captivité puis s'est remarié avec une femme dont il a eu une autre fille, Yvonne (1921-2006), cette demi-sœur dont tout le monde ignorait l'existence et que je n'ai découverte qu'en 2016,
- Que ce même Paul est décédé en 1942 à l'Hôpital Tenon, sans qu'elle le sache,
- Que son fils unique, mon père, s'est marié et a eu deux fils, mon frère et moi-même,

Je voudrais surtout lui dire de ne pas partir en vacances à Vaas, ce village de la Sarthe, en 1970 où elle sera victime d'une grave intoxication qui sera la cause présumée de sa maladie fatale. Elle pourrait alors survivre et assister au mariage de mes parents. Malheureusement cette file d'attente n'avance pas assez vite et mes yeux se brouillent à nouveau et voient disparaître à jamais cette époque révolue; j'ai tout juste le temps de regarder dans les yeux bleus de ma grand-mère et apprécier son joli sourire.


Gisèle est décédée à la Clinique de la Roseraie à Aubervilliers le 19 avril 1970, un an jour pour jour après sa maman et un mois avant le mariage de mes parents.