lundi 25 février 2019

En attendant (de trouver) Godot



Que Samuel Beckett - l'écrivain, pas le personnage de fiction campé par Scott Bakula qui pourtant ferait bonne figure dans un article de généalogie - me pardonne de faire ce jeu de mots quelque peu tiré par les cheveux pour évoquer ici une de mes AAGM : Adeline GODOT.

L'objet de ce présent article est la recherche de sa sépulture. Rien de plus facile en théorie puisque seulement trois cas de figure sont possibles :

- le défunt est inhumé dans sa commune de résidence,
- le défunt est inhumé dans la commune il est décédé,
- le défaut est inhumé dans une autre commune où une concession familiale (ou non) est déjà présente.

Cela peut-être un peu plus compliqué pour les grandes métropoles comme Paris où il semble a priori ne pas exister de règles précises - je remercie le lecteur aguerri de me corriger si erreur - quant au cimetière parisien de destination si l'arrondissement du décès ou de résidence ne possède pas de cimetière. J'ai par exemple plusieurs cas de défunts inhumés au grand cimetière parisien de Pantin (l'un des plus grands d'Europe) alors qu'ils sont décédés dans des arrondissements distincts (20e, 12e, 18e, etc).

Avant de parler précisément du cas d'Adeline GODOT je vais d'abord établir sa chronologie.

Chronologie familiale



  • Adeline est née à Neuflize dans les Ardennes le 2 février 1857. C'est la première fille du couple Alexandre GODOT (Bazancourt 1834 - Reims 1904) et Françoise SAUVAGE (Neuflize 1834 - Rethel 1863). Le couple aura un autre enfant, Jean-Baptiste (Neuflize 1858 - Reims 1870), qui n'atteindra pas l'âge adulte. La famille s'installe très vite dans une commune voisine plus importante : Rethel. C'est là qu'Adeline perd sa mère en 1863.


  • Son père, Alexandre, se remarie presque aussitôt, en 1864, avec Clotilde Thonnelier (Acy-Romance 1843 - Rethel 1866) qui lui donnera deux autres enfants qui mourront aussi en bas âge. Clotilde décède peu de temps après.


  • Après un nouveau remariage avorté - seuls les bans seront publiés - avec Eugénie Raymond en 1867, je retrouve Alexandre et sa fille à Reims, lieu du décès de Jean-Baptiste en 1870.


  • En 1872, Adeline a 15 ans et vit avec une tante maternelle, toujours à Reims.


  • En 1880, Adeline se marie à Reims avec Paul Victor Bousse (Pont-à-Mousson 1857 - ? ?). La même année son père se remarie une dernière fois avec Angélique Anceaux (Faissault 1846 - Reims 1901) qui lui donnera 4 enfants dont aucun ne survivra au-delà de 6 ans.


  • Entre 1881 et 1896, Adeline et Paul Victor, tous les 2 coiffeurs rue Saint-Thierry, auront 4 enfants. Un seul atteindra l'âge adulte : Paul Victor fils (Reims 1888 - Paris 1942).


  • En 1899, le couple revend son fond de commerce dédié à la coiffure et quitte Reims.


  • En 1904, Alexandre Godot meurt et est inhumé dans un terrain non concédé du cimetière sud de Reims.


  • Je retrouve la trace du couple Godot x Bousse en 1908 grâce à la fiche matricule de leur fils qui indique qu'ils vivent à Neufchâtel-sur-Aisne. Ils y sont toujours en 1913 lors du mariage dudit fils à Etampes-sur-Marne. 


  • En 1924, je les retrouve de nouveau à Reims, rue de Fismes.


  • 7 ans plus tard, la famille Bousse toute entière habite aux Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Adeline et Victor, ayant dépassé les 70 ans, sont venus s'installer chez leur fils à moins que ce soit ce dernier qui est allé les chercher car il habitait à Reims en 1926.


  • Adeline Godot décède finalement le 28 décembre 1932 dans ladite commune à son domicile qui est aussi celui de son fils, boulevard Pasteur, 163.


La recherche de la sépulture


Pour rechercher la sépulture, toujours existante ou non, on commence bien sûr par la commune des Pavillons-sous-Bois. Réponse de la mairie : personne au nom de Godot ou Bousse. Ah ! bon... Cela écarte à la fois les 2 possibilités évoquées en préambule : inhumation au lieu du domicile ou au lieu du décès.
Quelle est donc la prochaine étape de recherche alors ? Relisons d'abord l'acte de décès :

Source : mairie des Pavillons-sous-Bois (copie intégrale)

"Le vingt-huit décembre mil neuf cent trente deux, deux heures, est décédée au domicile conjugal, 163 Boulevard Pasteur Adeline Godot sans profession, née à Neuflize, Ardennes, le deux février mil huit cent cinquante sept, fille de Alexandre Godot et de Séraphine Sauvage, époux décédés, épouse de Paul Victor Bousse, sans profession. Dressé le vingt neuf décembre mil neuf cent trente deux, seize heures quinze minutes, sur la déclaration de Marcel Mourier, vingt sept ans, régleur des Pompes Funèbres, domicilié à Bondy, Seine, 32 rue Auguste Polissard, qui lecture faite a signé avec nous Eugène Paul Fischer, maire des Pavillons-sous-Bois, chevalier de la Légion d'Honneur."


Le déclarant est un employé des pompes funèbres domicilié à Bondy. Très bien, faisons la demande à la mairie de Bondy : c'est non. Ma réflexion me pousse alors à chercher du côté de Livry-Gargan, commune limitrophe des Pavillons-sous-Bois, ayant une histoire commune avec cette dernière : c'est encore non mais l'agent municipal me conseille de me tourner vers la commune du Raincy qui gère un des cimetières de Livry : pas plus de résultat. OK...

Pas d'autres choix que de remonter dans la chronologie d'Adeline Godot, voire celle de son époux. Dans l'ordre inverse nous avons donc :

  • Neufchâtel-sur-Aisne : c'est non. Pour cette dernière, je suis passé par le service d'entraide géographique de Geneanet. Je vous le conseille fortement, c'est super efficace.
  • Reims : comme écrit précédemment, j'y ai trouvé son père, enterré dans un terrain non concédé (sans doute pour les indigents) du cimetière sud mais personne d'autre.
  • Rethel où est décédée sa mère : aucune trace d'eux. Par ailleurs Rethel a perdu de nombreux registres en raison de la quasi destruction de la ville lors des deux guerres.
  • Neuflize où elle est née : c'est encore et toujours non.


Mais elle aurait très bien pu être enterrée dans une sépulture de la famille de son époux. Cela nous emmène alors dans d'autres communes, en Meurthe-et-Moselle. Paul Victor Bousse est né en 1857 à Pont-à-Mousson, son père Jean-Baptiste est décédé à Baccarat en 1879 et sa mère Barbe Vincent à Lunéville en 1874. La famille a vécu par ailleurs à Nomeny où sont inhumés d'autres membres de la famille Bousse : un oncle, une tante, des cousins et autres :

Famille Bousse-Vincent à Nomeny - Projet "Sauvons nos tombes" sur Geneanet



  • Je n'ai pas demandé à Pont-à-Mousson car je n'y crois pas, la famille en est vite partie (Jean-Baptiste Bousse, père de Paul Victor, était au chemin de fer de l'Est).
  • Lunéville : aucune concession aux noms de Godot ou Bousse.
  • Constantine en Algérie : Paul Victor Bousse père y a passé 1 an ou 2 vers 1877 mais n'y est jamais retourné.
  • Verdun : Paul Victor Bousse père y a brièvement habité, pas la peine d'y perdre son temps.
  • Je n'ai pas demandé à Baccarat : si la mère n'est pas enterrée à Lunéville, je ne vois pas pourquoi tout le monde le serait à Baccarat.
  • Reste Nomeny : retour négatif de la mairie.


Les autres pistes familiales


Puisqu'en remontant dans les ancêtres et alliés d'Adeline Godot on ne retrouve rien, pourquoi ne pas chercher du côté de son fils Paul Victor ? Peine perdue ! Il est décédé en 1942, à l'âge de 53 ans, dans le 20e arrondissement de Paris, à l'Hôpital Tenon. Il a été inhumé dans le cimetière parisien de Pantin dans une tombe temporaire de 5 ans. En effet, il était indigent alors que sa mère avait laissé un héritage 10 ans plus tôt. Son épouse, Louise Boban, décédée 5 ans plus tard, n'a même pas été enterrée avec lui.

Et Marcel Mourier, notre régleur des Pompes Funèbres ? Il était dit domicilié à Bondy mais y travaillait-il pour autant ? Rien n'est pas moins sûr. Pourtant je le retrouve bien des années après, en 1951, comme marbrier à Montrouge. L'adresse indiquée sur l'acte de décès où il apparaît est bien celle d'une marbrerie aujourd'hui...

Quelles pistes me reste-t-il donc ?

Le couple Vincent x Hardy


Je me suis alors souvenu de ce couple : Gorgon Vincent (Nancy 1840 - < 1921) et Virginie Hardy (Maubeuge 1846  - > 1921). Elle, elle était la témoin du remariage de Paul Victor fils en 1921 aux Pavillons-sous-bois et demeurait dans la commune voisine déjà évoquée, Livry-Gargan. Lui était déjà décédé à ce moment-là. Très longtemps je me m'étais dit que ce couple n'avait aucun lien avec nos protagonistes car Vincent est un patronyme très fréquent : j'avais donc pensé à une coïncidence avec mes propres ancêtres. Grave erreur et voici pourquoi :

Arbre généré par Geneanet

Eh oui Gorgon Vincent (et pas Zola !) était le grand cousin par alliance d'Adeline Godot. Toutefois, malgré la mise en ligne récente de l'Etat Civil, des recensements, des tables des successions et absences par les archives de la Seine-Saint-Denis, j'ai totalement perdu leur trace. L'un et l'autre sont sûrement décédés en dehors de ce département et de Paris où il s'étaient mariés. Le fait qu'ils n'ont pas eu d'enfant complique la tâche.


La famille Cuvillier


Je suis ensuite revenu sur les lieux d'habitations des couples Bousse x Godot et Bousse x Boban. Comme écrit plus haut, on les retrouve tous ensemble en 1931 aux Pavillons-sous-Bois, au 163 Boulevard Pasteur. Avant cette voie s'appelait Avenue d'Aulnay et à cette adresse vivait auparavant la tante de Louise Boban, Marie-Louise épouse Cuvillier. Le couple Boban x Cuvillier avait adopté Louise Boban quand ses parents sont décédés à la fin du 19e siècle. Louise habitait donc avec eux jusqu'à son mariage avec Paul Victor Bousse fils en 1921.

Achille Cuvillier est décédé en 1922 à cette adresse, à laquelle sa veuve a vécu jusqu'à son décès en 1930. Sur son acte de décès j'ai pu constater qu'elle avait elle aussi été prise en charge par Marcel Mourier, l'employé des pompes funèbres de Bondy ! Achille Cuvillier avait été, quant à lui, pris en charge par les pompes funèbres de Villemomble. C'est à n'y rien comprendre.
J'ai rappelé la mairie des Pavillons-sous-Bois et il m'a été confirmé qu'il y a aucune trace que ce soit du couple Boban x Cuvillier que du couple Godot x Bousse dans leurs registres funéraires, pas plus que dans ceux du cimetière.

En faisant la généalogie ascendante des Cuvillier, j'ai finalement retrouvé leur sépulture familiale ! Elle est au cimetière du Père Lachaise à Paris. Pour la retrouver je suis parti des parents d'Achille Cuvillier et de la mère de Marie-Louise Boban. Grâce aux archives en ligne de la ville de Paris j'ai pu retrouver leur trace ainsi que la tombe après m'être rendu sur place. Après avoir retiré tant bien que mal la mousse qui s'est accumulée depuis la dernière inhumation (1930), j'ai pu découvrir six noms. Malheureusement, comme je m'en doutais, le couple Bousse x Godot n'y est pas.

Tombe de la famille Cuvillier (1891-1930) au Père Lachaise - Ajoutée au projet Sauvons nos tombes de Geneanet

Le couple Sauvage x Lambert


Avant son mariage en 1880 à Reims, Adeline Godot ne vivait pas avec son père Alexandre - qui je rappelle a fini dans une fosse commune en 1904 - mais chez sa tante maternelle Jeanne Marie Scholastique SAUVAGE (1826 - 1888) épouse Louis Ferdinand LAMBERT (1828 - 1889). Ce couple avait eu deux enfants mais décédés en bas âge.


AD51, recensement 1872, Reims 3e cantion, page 186/307

Cette piste rapidement écartée : le couple Lambert / Sauvage a bien été inhumé à Reims, au cimetière du Sud, mais il s'agissait d'une fosse commune. Inutile de préciser qu'il n'y a plus rien depuis longtemps.


Le mystère de l'oncle Jean Marie Séraphin Sauvage


Après avoir fait quelques recherches sur la descendance Sauvage, je me suis retrouvé devant cette évidence : Adeline Godot était l'unique héritière de ses tante et oncle. Il m'est donc apparu pertinent d'explorer cette piste. Je ne pensais alors pas que j'allais autant complexifier l'énigme...

Jean-Marie Séraphin est né en 1838 à Neuflize et s'est marié deux fois :

  • En 1868 à Reims avec Marie Adeline Cousinard (1845-1875), dont cinq enfants tous décédés en bas âge.
  • En 1891, toujours à Reims, avec Marie Elizabeth Gillard (1835-1915), veuve Grumiaux.

Je n'ai pas trouvé de sépulture pour sa première épouse. Quant à sa seconde épouse, elle a bien été inhumée à Reims, cimetière du Nord, mais dans la sépulture de famille Grumiaux, son premier époux. Le conservateur n'a aucune trace de Séraphin Sauvage.

Justement. C'est là que ça complique : je n'ai toujours pas trouvé son acte de décès même si j'en connais la date grâce aux archives de l'enregistrement : le 5 avril 1918 à Reims, en sa demeure. Pourquoi pas d'acte ? Parce que la population de Reims a été totalement évacuée le 23 mars précédent et que la mairie a été provisoirement transférée à Paris !
Je le pensais alors faisant partie des victimes civiles de la guerre mais il n'apparaît pas dans les listes et n'est pas inhumé dans le carré prévu pour cela.

Conclusion 1 : j'ai un défunt sans acte et sans tombe mais avec une déclaration de succession qui désigna, en 1924, Adeline Godot, comme unique héritière. Je pense écrire plus tard un article qui lui sera dédié.

Extrait de la déclaration de succession de JMS Sauvage - AD51 1924 - via Fil d'Ariane


Conclusion 2 : Au lieu de résoudre une énigme, j'en ai créé plusieurs.

Corollaire : toujours faire attention quand on ouvre un tiroir...



Autres sources d'archives


Il existe bien d'autres sources auxquelles je n'avais pas pensé jusqu'à présent (juin 2020) mais il est plus difficile de les consulter quand elles ne sont pas lacunaires !

Les archives diocésaines


La fin du régime monarchique n'a pas mis un terme à la tenue des registres paroissiaux. On peut donc retrouver des actes de baptêmes, mariages ou sépultures dans les archives contemporaines.
J'ai donc écrit à la paroisse des Pavillons-sous-Bois, sans conviction cependant. J'ai tout de même reçu une réponse une semaine plus tard, plutôt bienveillante et avec des pistes de recherches supplémentaires, notamment en m'invitant à contacter un archiviste diocésain. Malheureusement ce dernier m'indique que les archives sont fermées jusque septembre. Affaire à suivre !


Les archives de la police municipale


Chose que j'ignorais : lorsqu'il y a(vait) un déplacement de corps en dehors de la commune, il fallait une autorisation de la police municipale. Leurs fonds sont habituellement en série J des archives municipales. Malheureusement, là aussi mon espoir a été de courte durée : la mairie m'a répondu qu'elle ne détenait aucune archive de ce type ! Inutile de se tourner vers les archives départementales : les fonds communaux versés ont l'air extrêmement rares.


A suivre...

3 commentaires:

  1. Intéressante recherche ! Et jolie la petite touche fromagère :) Bon courage... la sépulture d'Adeline va bien finir par apparaître au moment où tu t'y attends le moins, au détours d'une autre trouvaille. Je te le souhaite !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci ! ça me fait penser qu'il faut que j'écrive un article sur la sérendipité et l'intuition :D

      Supprimer
  2. Le titre s'imposait pour cet article !

    RépondreSupprimer