mardi 17 septembre 2019

Jacques Cauquil : clémence avec un assassin ?

Ah fidèle lectrice, fidèle lecteur, là on s'attaque à du lourd. Un sujet plutôt délicat, s'il en est, le titre étant déjà évocateur... D'autant plus que cela concerne un ancêtre pas si lointain dont la dernière fille est décédée en 1979. Voici donc l'histoire de Jacques Cauquil, l'AGP de mon beau-père et l'AAGP de mes filles.

Pour vous mettre dans l'ambiance, je vous partage ce morceau de musique composé par un (célèbre) groupe de Metal français.




Le premier détail troublant


J'ai commencé les recherches généalogiques du côté de ma compagne en 2013 et l'un des premiers actes que j'ai consultés a été celui du mariage des grands-parents paternels de son père. Il s'agit de Paul Philippe Fabre (Gijounet 1874 - Saint-Geniès-de-Fontedit 1957) et Anna Cécile Cauquil (Gijounet 1876 - Saint-Geniès-de-Fontedit 1958). Ils se sont mariés dans leur commune de naissance en 1897; voici un extrait de l'acte :


Extrait de l'AM de Paul Philippe Fabre x Anna Cécile Cauquil - Gijounet 1897 - Source AD 81


« L'an mil huit cent quatre vingt-dix sept et le vingt sept février à dix du matin en la maison commune et publiquement par devant nous Olombel Pierre, maire officier de l'état civil de la commune de Gijounet, canton de Lacaune arrondissement de Castres (Tarn) sont comparus Fabre Paul Philippe âgé de vingt trois ans cultivateur demeurant à Calouze commune de Gijounet où il est né le vingt trois novembre mil huit cent soixante quatorze ainsi qu'il résulte de l'extrait de son acte de naissance à nous remis, fils légitime et majeure de Fabre Jacques âgé de soixante huit ans et Mialhe Philippine âgée de soixante ans, cultivateurs demeurant audit Calouze, vivants, ici présents et consentants. D'une part. Et demoiselle Cauquil Anna Cécile âgée de vingt ans, sans profession, demeurant à Lapauze commune de Gijounet où elle est née le quatre novembre mil huit cent soixante seize ainsi qu'il résulte de l'extrait de l'acte de naissance à nous remis, fille légitime et mineure de Cauquil Jacques, âgée de quarante huit ans déchu de la puissance paternelle par arrêt de la cour d'assises du Tarn en date du vingt neuf avril mil huit cent quatre vingt seize ainsi qu'il résulte de l'extrait des minutes du greffe du tribunal correctionnel séant à Albi à nous remis et ci annexé et de feue Vayrette Marie décédée le quinze février mil huit cent quatre vingt seize ainsi qu'il résulte de l'extrait de son acte de décès à nous remis. La dite Cauquil Anna Cécile autorisée et assistée au présent par sa représentante légale sa grand mère maternelle la nommée Guyot Eulalie âgée de soixante huit ans cultivatrice demeurant audit lieu de Lapauze vivante, ici présente et consentante veuve de Vayrette Antoine décédé à Gijounet, le dix septembre mil huit cent soixante deux ainsi qu'il résulte de l'extrait de son acte de décès à nous remis. D'autre part.»

Pour un détail troublant, c'en est un ! Le père d'Anna Cécile Cauquil est déchu de sa puissance paternelle suite à un arrêt d'une cour d'assises peu de temps après le décès de son épouse... Il ne faut pas sortir de Saint-Cyr pour comprendre qu'il s'est passé quelque chose de très grave. Néanmoins cela aurait pu être précipité de conclure hâtivement que les deux évènements fussent forcément liés. A cette époque de mes recherches je ne connaissais rien des sources judiciaires et j'avais vainement tenté via le Fil d'Ariane de retrouver ce jugement. J'étais donc passé à autre chose.


Généalogie de la famille Cauquil - Vayrette


Avant d'entrer dans le vif du sujet, il me faut d'abord décrire succinctement la famille Cauquil. Jacques Cauquil (petit-fils de Jean-Pierre Cauquil) et Marie Vayrette sont tous les deux nés à Gijounet (Tarn), ancienne section de Viane, respectivement en 1849 et 1852. Ils s'y sont mariés en 1871, dont :
  • Marie Eugénie (Gijounet 1872 - Saint-Geniès-de-Fontedit 1960), célibataire, pas de postérité,
  • Jacques (Gijounet 1875 - Lacaze 1928), célibataire, pas de postérité, on reparlera de lui,
  • Anna Cécile donc,
  • Paul Joseph (Gijounet 1878 - id. 1882), décédé en bas âge,
  • Lucie Louise (Gijounet 1880 - Villemagne-l'Argentière 1966), épouse Alfred Carrié, branche éteinte,
  • Louise Julie (Gijounet 1882 - id. 1882), décédée en bas âge,
  • Rosalie Philomène (Gijounet 1883 - Cazouls-lès-Béziers 1979), épouse Brieu (mort pour la France en 1914), branche éteinte,
  • Irma Joséphine (Gijounet 1892 - Narbonne 1912), célibataire, pas de postérité.

Anna Cécile Cauquil vers 1949 - Archive familiale

La famille était propriétaire agricole et semblait plutôt prospère. Aujourd'hui, de tous les enfants Cauquil, seule Anna Cécile a encore une descendance vivante.
En 1896, il restait donc six enfants vivants. J'y reviens juste après.


Gallica, cet outil indispensable au généalogiste


Dans le même temps, je découvrais Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale de France dédié à la numérisation de la presse et des ouvrages anciens. Je fus tout de suite émerveillé par la puissance du moteur de recherche et par la technologie OCR ! En effet en saisissant tout simplement le nom de Jacques Cauquil (entre guillemets, c'est important) je suis tombé sur une bombe ! Plusieurs journaux qui reprenaient quasi mot pour mot le même article.


Article paru dans La Justice le 22/02/1896 - Source Gallica BNF

Article paru dans La Justice le 22/02/1896 - Source Gallica BNF
Je ne commenterai pas l'article ci-dessus tant les détails sont sordides. Il m'apparaît en revanche important de souligner le rôle des enfants :
  • Jacques, l'unique fils survivant, âgé alors de 21 ans et atteint de handicaps physiques à cause des mauvaises actions de son père. On peut deviner que c'est pour cette raison qu'il ne se maria jamais. Destin tragique pour lui et ses sœurs.
  • Les deux plus jeunes filles, Rosalie et Irma alors âgées respectivement de 13 et 4 ans au moment des faits, sont restées avec leur père alors que leur pauvre mère n'était pas loin.
  • Lucie, alors âgée d'environ 16 ans, est sans doute celle qui a eu le courage d'aller dénoncer son père. Comment imaginer qu'elle garda ce souvenir pendant encore 70 ans ?
  • Les deux aînées ne sont pas mentionnées, Marie et Anna avaient respectivement 23 et 19 ans. Elle devaient sûrement déjà travailler ailleurs et n'ont donc pas été témoins de ce drame. 
On aurait pu s'en arrêter là mais les sources de Gallica sont abondantes et ont fini par enfoncer le clou de l'horreur : Plusieurs articles datant de 1903 évoquent le même Jacques Cauquil. On aurait pu penser qu'après le terrible évènement de 1896 il aurait été mis derrière les barreaux jusqu'à son dernier soupir mais que nenni. Je vous laisse le constater par vous-même :


Article paru dans La Presse le 19/02/1903 - Source Gallica BNF

Seulement huit ans de travaux forcés pour un féminicide ? Une liberté conditionnelle ? Une récidive sept ans après son premier coup de sang ? C'est là que j'ai décidé d'en savoir plus. 


Le dossier de bagnard


A cette époque on pense forcément au bagne. Et ça tombe bien, sur le site des ANOM, les dossiers de bagne sont aujourd'hui numérisés. Pour mon cas, ils ne l'étaient pas encore. Mais il y avait déjà un moteur de recherche permettant de retrouver les cotes. J'avais eu recours encore une fois au fameux Fil d'Ariane.


Capture d'écran du site des ANOM - dossier de bagnard de Jacques Cauquil

Ce dossier contient six pièces, dont :
  • Son acte de décès, survenu au bagne des Roches à Kourou, en 1906. Eh oui, trois ans seulement après les faits. Sans commentaire.
  • Son historique de condamnations :
    • 4 mars 1867 (18 ans) : 20 jours pour coups et blessures,
    • 23 décembre 1891 (42 ans) : 25 jours pour avoir tué un animal domestique appartenant à autrui,
    • 9 avril 1896 : 10 ans de travaux forcés et déchéance de sa puissance paternelle pour homicide volontaire sur son épouse.
  • Sa notice individuelle où on apprend sans surprise qu'il avait mauvaise réputation dans sa commune. La surprise est en revanche d'apprendre qu'il a été libéré conditionnellement le 31 décembre 1901. 

Extrait du dossier de bagne de Jacques Cauquil - Source ANOM


Comment un tel homme ayant eu plusieurs condamnations, de mauvaise réputation de surcroît et par dessus le marché sans aucun remords, a pu obtenir une libération conditionnelle ? Vous allez voir que les surprises ne vont pas s'arrêter là.


Le jugement de 1896


La série 2U des AD du Tarn, précisément la cote 2U 316, nous permet d'avoir accès à la transcription de la procédure instruite contre Jacques Cauquil le 29 avril 1896 (date qu'on retrouve sur l'acte de mariage d'Anna Cécile). Outre son état civil on y découvre que :
  • Il y a eu un arrêt rendu le 4 avril 1896 par la cour d'appel de Toulouse, chambre des mises en accusation, qui renvoie Jacques Cauquil devant la cour d'assises séant à Albi.
  • Il y a eu un acte d'accusation dressé le 10 avril par le procureur général de ladite cour d'appel.
  • Le jury populaire a déclaré qu'il existait des circonstances atténuantes en faveur de l'accusé ! (Ben voyons...)
On rappelle ensuite quelques articles du code pénal, je cite :
  • « article 295 : L'homicide commis volontairement est qualifié meurtre
  • « article 304 : Le meurtre emportera la peine de mort, lorsqu'il aura précédé, accompagné ou suivi un autre crime. Le meurtre emportera également la peine de mort, lorsqu'il aura eu pour objet, soit de préparer, faciliter ou exécuter un délit, soit de favoriser la fuite ou d'assurer l'impunité des auteurs ou complices de ce délit. En tout autre cas, le coupable de meurtre sera puni des travaux forcés à perpétuité.»
  • « article 463 : Les peines prononcées par la loi contre celui ou ceux des accusés reconnus coupables en faveur de qui le jury aura déclaré les circonstances atténuantes, seront modifiées ainsi qu'il suit : si la peine est celle des travaux forcés à perpétuité, la cour appliquera la peine des travaux forcés à temps ou celle de la réclusion.»
Suivent d'autres articles puis la conclusion que par les motifs énoncés, la cour condamne Jacques Cauquil à la peine de dix ans de réclusion. L'acte se conclut par l'annonce de la déchéance de puissance paternelle puis la garde des enfants encore mineurs donnée à la mère de la victime. Encore heureux.

Quand on sait qu'il a été libéré conditionnellement en 1901, on en conclut qu'il n'a réalisé en fait que cinq ans. CINQ ANS. Pour avoir ôté la vie de son épouse. Froidement. Sans remords. L'acte ne précise pas pourquoi ni comment le jury a pu trouver des circonstances atténuantes. Comme le fonds de la Justice détenu aux AD31 est échantillonné et lacunaire, je pense que je ne le saurai jamais. Toutefois, j'ai mon idée, j'y reviendrai en conclusion de ce billet.


Extrait de la transcription du jugement de Jacques Cauquil - 29/04/1896 - Cote 2U 316 - AD81

Extrait de la transcription du jugement de Jacques Cauquil - 29/04/1896 - Cote 2U 316 - AD81


Une autre source exploitable : le conseil de famille


Le conseil de famille se faisait devant le juge de paix du canton, ici à Lacaune, toujours dans le Tarn.
Celui-ci a eu lieu le 24 février 1896 devant Paul Galy, juge de paix, assisté de Jean-Pierre Palaizy, greffier de cette justice de paix.
A comparu Eulalie Guyot, la mère de Marie Vayrette, qui exposa les faits : le décès de sa fille laissant cinq enfants mineurs :

  1. Jacques - le fils aîné maltraité, voir plus haut - 20 ans,
  2. Anna - la grand-mère de mon beau-père - 19 ans,
  3. Lucie, 15 ans,
  4. Rose, 12 ans,
  5. Irma, 3 ans.
Donc, par suite du décès de Marie Vayrette, Jacques Cauquil, son meurtrier, est devenu tuteur légal des enfants mineurs ! Quel cauchemar, n'est-ce pas ?
Il est d'ailleurs rapporté que « Jacques Cauquil a eu depuis peu une très mauvaise conduite, laquelle le met dans l'impossibilité de s'acquitter  d'une manière convenable de ses dites fonctions de tuteur. »
Ah bon ? Que peut-on faire de pire que d'ôter la vie de son épouse ? On ne le saura pas.

En conséquence et avec l'autorisation du juge de paix, Eulalie Vayrette a réuni les plus proches parents des mineurs pour délibérer et donner leur avis sur la destitution qu'elle voulait provoquer, l'estimant nécessaire (tu m'étonnes !)

Le conseil de famille était donc constitué, côté paternel, de :
  • Baptiste Azéma, 69 ans, agissant comme mandataire de Jacques Cauquil. J'apprendrai plus tard qu'il avait en réalité moins de 60 ans et qu'il était son beau-frère.
  • Louis Cauquil, 40 ans, cultivateur, oncle des enfants.
  • Jean-Pierre Cauquil, 81 ans, métayer, grand-oncle des enfants.
  • Jacques Cauquil, 43 ans, venant d'Espérausses, parenté non précisée, sans doute un cousin.

Du côté maternel, de :

  • Eulalie Guyot, veuve Vayrette, forcément.
  • Henri Vayrette, 34 ans, demeurant à Saint-Geniès-le-Bas (aujourd'hui Saint-Geniès-de-Fontedit). J'apprendrai aussi par la suite que quasi toutes les sœurs Cauquil y vivront comme domestiques. Henri Vayrette était le frère de la défunte.
  • Louis Bénézech, 39 ans, venant de Pierre-Ségade, commune de Viane, un cousin.

Pour faire court, personne ne s'est opposé à la demande de destitution de Jacques Cauquil de la tutelle de ces enfants. Je cite néanmoins un passage assez surprenant qui dénote la retenue sur cette affaire : « Le conseil de famille estime qu'il est inutile de détailler ici les motifs de la destitution invoqués par la comparante, les tenant pour suffisants. » Et bien comme on dit, on ne va pas remuer le couteau dans la plaie !
S'ensuit le passage aux votes et la déclaration à l'unanimité des voix (y compris celle du juge) qu'il est d'avis de destituer le sieur Cauquil. On notera par la suite qu'Eulalie Guyot veuve Vayrette et Louis Cauquil seront désignés comme tutrice et subrogé tuteur des mineurs.
Enfin, sans surprise, le conseil a rendu l'avis unanime que la succession de Marie Vayrette devait revenir aux enfants. 


Extrait de la transcription du conseil de famille consécutif au meurtre de Marie Vayrette - 24/02/1896 - Source AD81


La succession de Marie Vayrette

La succession, justement on y vient. Comme indiqué plus haut le couple Cauquil x Vayrette était propriétaire agricole, il devait donc y avoir une mutation par décès. Et comme on a pu voir dans l'article de journal, ledit Cauquil voulait qu'on s'occupe bien de la ferme jusqu'à son retour. Mais bien sûr. D'après le délibéré du conseil de famille vu juste avant, la succession de la défunte devait revenir aux enfants. Je suis donc allé vérifier cela.


Déclaration de la succession de Marie Vayrette en date du 14 août 1896 - Source AD81
Sur ce document il est bien confirmé que « Cauquil Jacques, époux survivant, ayant été condamné par la cour d'assises du Tarn pour avoir donné la mort à sa femme, n'a aucun droit sur cette succession (art 727 Code Civil) ». Même si c'est logique, c'était mieux de l'écrire. 
On notera en marge que la fille aînée Marie Eugénie Cauquil a été oubliée lors de la déclaration de succession. Il a fallu régulariser son cas lors de la déclaration de succession de Jacques Cauquil en 1907 (non retrouvée à ce jour) et celle de la pauvre Irma, décédée à Narbonne en 1912 à seulement 20 ans. Quand le mauvais sort s'acharne... 
La seconde page de ce document fait l'inventaire des biens de la communauté ; ce sujet ne nous intéresse pas vraiment ici.


Conclusion


Lorsque j'ai découvert tout ceci, j'en ai tout de suite informé ma belle-famille, à commencer par mon beau-père, petit-fils d'Anna qui avait 20 ans à l'époque des faits. Il l'a plutôt bien pris et a répondu avec humour : « ce n'est pas grave, ce n'était pas moi ». En revanche, cela devait être un secret bien gardé car il savait seulement que le père de sa grand-mère était une personne peu fréquentable. Mon beau-père a connu les quatre sœurs Cauquil ayant vécu le plus longtemps : Marie Eugénie, décédée en 1960, Anna en 1958, Lucie en 1966 et Rose en 1979. Aucune d'elles n'a jamais parlé de cette histoire tellement dure qu'elle devait peser sur leur cœur.

Maintenant, il reste des zones d'ombre : comment cet énergumène a pu bénéficier de circonstances atténuantes ? Comment a-t-il pu être libéré conditionnellement au bout de seulement cinq ans de réclusion ? Si la justice avait été moins clémente, sans doute que la pauvre Hermine Denille - c'est le nom de sa seconde victime - aurait vécu plus longtemps. S'il avait été atteint de démence ou autre aliénation mentale, je pense que cela aurait été rapporté dans la presse. Non au contraire, il n'a eu aucun remords et était parfaitement conscient des faits.
Alors, j'ai ma petite idée : le sort réservé aux femmes dans notre société patriarcale. Nous étions encore au 19e siècle et leurs droits étaient encore très limités. J'imagine qu'un jury populaire composé uniquement d'hommes a dû être tout sauf impartial ; avec la complicité passive du juge ? Je ne fais que supposer mais je pense qu'à l'époque, il était facile d'accuser la gente féminine de n'importe quoi.

Tenez, je vous partage cette vidéo, courte certes, mais qui permet - j'espère - d'ouvrir les yeux sur les conditions des femmes d'hier, d'aujourd'hui et de demain.



dimanche 8 septembre 2019

Enquête photo #7 : Les deux sœurs de Tergnier

Ah ! Pour une fois - enfin pas tout à fait - une enquête aboutit à une issue positive ! Laissez-moi vous raconter comment je suis arrivé à nommer ces deux jeunes femmes ci-dessous, manifestement soeurs tant la ressemblance est frappante.


Les deux soeurs de Tergnier - archive familiale

 

Origine et datation de la photo


A l'instar des photos des enquêtes #2, #3, #4 et #6, celle-là me provient de la lignée maternelle de mon père. Elle est format carte postale et bien évidemment il n'y a aucune inscription derrière.
Ce format est apparu pendant la première guerre mondiale et, selon les sources, aurait perduré jusque dans les années 30. Cela donne donc une fourchette d'une quinzaine d'années.


Premières hypothèses


Ces deux soeurs sont jeunes, je dirais moins de vingt ans ou à peine plus et leur écart d'âge ne doit pas excéder quelques années, trois ou quatre, pas plus. J'ai également une autre photo avec seulement l'une d'elle, celle de droite, sans doute prise la même année. Je les suppose célibataires au moment de la prise de vue.





Quand j'ai trouvé ces photos, j'avais déjà établi la généalogie collatérale de ma grand-mère et de sa mère et j'ai tout de suite pensé à deux familles qui leur sont liées : la famille Thiéry x Carlier et la famille Nique x Doche, toutes deux descendantes de Cléophine Louise Adolphine Leroy, sosa 77 de mes filles.


Généalogie descendante partielle de Cléophine Leroy



Descendante partielle de Cléophine Leroy - Arbre Geneanet



Cléophine Louise Adolphine Leroy est née en 1846 à Remigny (Aisne) et décédée en 1911 à Fargniers, commune de Tergnier (toujours dans l'Aisne). Elle s'est mariée en premières noces à Remigny en 1862 avec Joseph Alexandre (1839-1869), dont :
  • Adolphe Alexandre (1864-1924), mon AAGP.
  • Jules Émile Eugène (1866-ap.1941), j'y reviendrai.
En 1874, elle épouse en secondes noces son beau-frère (alors veuf de sa sœur Louise Amélie Leroy) Auguste Sosthène Ernest Carlier (1846-ap.1922), dont :
  • Aline Fernande (1872-1964), j'y reviendrai également.
  • Paul Léon Ernest (1877-1943), parti avec sa famille à Abbeville dans la Somme (voir enquête #2).

Jules Emile Eugène Nique se marie à Remigny en 1891 avec Marie Jeanne Doche (1866-1930), dont :
  • Lucie Renée (Remigny 1892 - Le Thour 1975).
  • Alfréda Irénée (Tergnier 1896 - Paris 1941).

Deux soeurs de quatre ans d'écart !

Aline Fernande Carlier se marie à Fargniers, commune de Tergnier, en 1891 avec Christophe Armand Thiéry (1868-av.1922), dont :

  • Yvonne Lucie (Laon 1893 - Quessy 1980).
  • Marguerite Andrée Fernande (Fargniers 1896 - La Fère 1981).

Deux autres soeurs de trois ans d'écart !


Les indices


Comme indiqué plus haut, les femmes de la photo sont jeunes et me donnent l'impression qu'elles sont encore célibataires (ce n'est qu'une hypothèse de travail). Voyons alors quand et où se sont mariées les quatre femmes citées juste avant.

  • Lucie Renée Nique s'est mariée à Hirson en 1911 avec Georges Virgile Martin (1888-1944) qui a été militaire de carrière avant d'être employé de commerce. Ils ont déménagé souvent car leurs enfants sont nés respectivement en 1913 à Saint-Amand-les-Eaux (Nord), en 1918 à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), et en 1924 à Autun (Saône-et-Loire).
  • Alfréda Irénée Nique s'est quant à elle mariée en 1920 à Issy-les-Moulineaux avec Jules Jean Baptiste Beis (1882-1958). Le couple et leurs quatre enfants sont restés dans les parages au moins jusqu'au décès d'Alfréda en 1941.
  • Yvonne Lucie Thiéry s'est mariée à Rouen en 1918 avec Gustave Émile Hannier (1893-1979) mais ont vécu à Tergnier toute leur vie.
  • Marguerite Andrée Fernande Thiéry s'est quant à elle mariée à Fargniers en 1922 avec Paul Jean Raymond Hénon (1899-1954) et n'ont jamais quitté les lieux.

1er indice : les sœurs Nique ont quitté l'Aisne et ne se sont apparemment pas côtoyées bien qu'on retrouve une ville en commun : Issy-les-Moulineaux. Cependant c'est parce que leurs parents y habitaient. Admettons quand même qu'elles s'y soient rencontrées entre 1918 et 1920, elles auraient eu entre 22 et 24 ans pour la première et 26 et 28 ans pour la seconde : trop âgées pour être celles de la photo à mon avis.
2è indice : les soeurs Thiéry sont restées à Tergnier (Quessy et Fargniers) toute leur vie. Lors d'un voyage généalogique j'ai d'ailleurs pu constater qu'elles y sont inhumées. J'ai aussi découvert sur la tombe de Marguerite qu'elle se faisait appeler Germaine. Ce détail a son importance pour la suite.

Jusqu'ici pas de certitude sur l'identité des deux soeurs de la photo mais une forte suspicion sur la famille Thiéry !


Les indices qui font pencher la balance


Trève de suspens, lorsque j'ai retrouvé les anciennes photos de ma grand-mère et de sa mère, il y avait parmi elles une quantité astronomique de correspondances (lettres, cartes postales, cartes diverses). Parmi celles-ci il y en avait un bon nombre en provenance de la famille Hannier ou Hénon. Mais aucune des sœurs Nique ! Je vous mets quelques exemples ci-dessous :


Carte de Yvonne et Gustave Hannier envoyée à mes grands-parents. La Francine évoquée est leur petite fille malheureusement décédée en 2009.

Carte de Germaine, qui est en fait Marguerite Thiéry, de 1958. Elle y évoque sa mère de 85 ans. On devine sans mal qu'il s'agit d'Aline Carlier, décédée en 1964.

Cerise sur le gâteau : Il y a la photo d'Yvonne Thiéry sur sa tombe :


Yvonne Thiéry épouse Hannier - Cimetière de Quessy (Tergnier)

Ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un ? Pour moi c'est la jeune femme de droite.


Conclusion


On ne peut être affirmatif à 100% quant à l'identité de ces deux jeunes femmes. Néanmoins les indices et suppositions exposés me suffisent pour faire pencher la balance en faveur des sœurs restées dans les environs de Tergnier : Marguerite dite Germaine et Yvonne Thiéry. Mon père avait d'ailleurs rencontré l'une des deux dans sa jeunesse mais ignorait que c'était une cousine et a par la suite oublié son visage...
Les sœurs Thiéry ont à ce jour une descendance vivante mais que je n'ai pas encore réussi à contacter. La fille d'Yvonne Thiéry est toujours là mais très âgée donc je m'interdis pour l'instant de la déranger.
Qui sait, l'un des descendants tombera peut-être un jour sur ce billet et infirmera cette conclusion. J'espère bien que non :-)

lundi 2 septembre 2019

Enquête photo #6 : L'Homme aux billets doux

Me revoilà fidèles lectrices et lecteurs pour mon premier article de la rentrée, une nouvelle enquête photo ! Et l'homme que vous allez voir ci-dessous est déjà connu de certains généanautes de Twitter car j'avais déjà lancé une bouteille à la mer quant à la signature visible sur les deux photos identiques que je possède. Si les photos sont identiques, les textes les accompagnant ne le sont pas et la signature y est légèrement différente (personne ne sait reproduire sa signature à l'identique à moins de la photocopier !)

Voici donc notre homme :





La photo de cet élégant gaillard fait partie d'un lot me provenant de ma grand-mère Gisèle Bousse (encore elle, oui, oui, j'en parle souvent dans mes articles, ainsi que de sa famille.) Le court message au bas est manuscrit et signé : « Regarde bien mon coeur est dans la petite poche. » Sur l'autre photo il y a le texte suivant : « Ma tante te transmet mon souvenir. »

Voici la signature agrandie :




D'abord, de quand date-t-elle ?


Cela ne se voit pas sur la version numérisée mais cette photo a les bords dentelés. Ce type de photo existait entre les années 30 et les années 50. Comme je suppose que cette personne était un prétendant  ou une ancienne relation de ma grand-mère et que celle-ci a rencontré mon grand-père dans les années 40 - ils se sont mariés en 1945 à Paris - cela réduit la période de datation donc je pencherais finalement pour les années 35-40, Gisèle ayant eu 20 ans en 1934.


Mais qui était-ce donc ?


Si ma grand-mère - que je n'ai pas connue - a gardé ces photos, c'est qu'elle devait tenir à cette personne mais pas suffisamment pour qu'elle eût transmis son nom à mon père qui, de toutes façons, n'a jamais su m'aider sur mes recherches généalogiques.
Tout ce que je sais, d'après ma mère et quelques lettres que j'ai retrouvées, c'est qu'elle avait été amoureuse d'un certain Pierre et qu'elle aurait éconduit un certain Lucien. Pas de chance ! Je ne vois ni de P ni de L dans la signature ci-dessus. Au début j'y voyais un A mais en y regardant bien (et avec l'aide de certains d'entre vous), on pourrait y voir un J, un F, un E, deux T... Bref, rien de certain !


Quelques éléments d'enquête 


  • Ma grand-mère Gisèle est née en 1914 dans l'Aisne, a fait sa scolarité à Etampes-sur-Marne mais a quitté la région dès 1931 pour aller travailler à ce qui allait devenir plus tard la SNCF à Paris, plus précisément à la Gare de l'Est. Elle y a toujours travaillé jusque sa retraite en 1969.
  • Jusqu'à son mariage avec mon grand-père, elle habitait dans le 10e arrondissement (non loin de son travail), rue du Terrage puis rue Pierre Dupont.
  • L'homme évoque sa tante par conséquent elle a dû le fréquenter assez longtemps pour connâitre sa famille. 
  • Parmi la quantité plétorrhique de lettres anciennes que j'ai pu retrouver, aucune n'a la même graphie que celle de ces photos.
En clair, pas grand chose pour avancer...


Piste rapidement abandonnée


Lors de mon premier RDV Ancestral j'avais évoqué un certain Adolphe Schladenhaufen, collègue de travail basé à Strasbourg, qui lui avait envoyé une carte signée de « mille baisers ». Bien que son écriture n'est pas similaire j'ai quand même tenté de retrouver sa trace. 
Avec succès : les AD du Bas Rhin possèdent des cartes d'anciens combattants dont la sienne - son cas est d'ailleurs particulier, il a servi l'Allemagne durant la Grande Guerre en tant qu'alsacien puis la Résistance durant la seconde. J'ai donc pu y avoir accès grâce au Fil d'Ariane :


Carte du Combattant d'Adolphe Schladenhaufen (1895-1968) - Source AD 67

Aucun doute n'est permis : ce n'est pas du tout la même personne.


Que faire alors ?


Autant chercher une aiguille en mille morceaux dans un océan de bottes de foin, non ? Je pense que la meilleure chose à faire est de déchiffrer une bonne fois pour toutes cette fameuse signature. Alors ensuite je pourrais me tourner vers les recensements du quartier où vivait ma grand-mère et y lister tous les cheminots. La belle affaire.
Je pourrais aussi regarder tous les bambins nés la même année que ma grand-mère à Etampes-sur-Marne sauf que si ma datation est juste, je donnerais facilement à notre charmant gentleman dix ans de plus qu'elle. Pourquoi pas : regardons toutes les naissances à partir de 1900.

Si quelqu'un a une idée de génie, je suis preneur. En attendant je continue mes pérégrinations.

A suivre...