samedi 15 février 2020

RDV Ancestral : voyage dans l'au-delà, épisode 2

Si vous avez raté le premier épisode, rendez-vous ici !

Alors que  mon père et moi sortons de la maison, laissant les chiennes vaquer à leurs occupations canines, j'aperçois d'autres lumières émanant du voisinage proche. Je demande alors à mon paternel :

- Tu as vu du monde depuis que tu es  ?
- Bien sûr ! Tous les vieux que tu as connus sont là ! Les Guyot, les Guibout, les Langlois, les Amoroso et j'en passe !
- Incroyable...

Il me faut décidément accepter que tous les défunts se retrouvent en cet univers parallèle que je n'oserais nommer Paradis ou Enfer. Un agnostique comme moi ne pourrait s'y résoudre !

Une fois dans la rue, la stupeur me saisit une fois de plus. Ma voiture auparavant accidentée est flambant neuve !

- Papa, c'est quoi ce bordel ? Voilà que ma Renault se prend pour Christine* !
- Je crois que tu n'as encore rien vu, se contente-t-il de répondre avant de m'accompagner à bord du véhicule.

Nous prenons alors le chemin inverse qui m'avait amené ici pour retrouver l'autoroute A6. Nous devons en effet remonter sur Paris pour ensuite emprunter le boulevard périphérique jusqu'à la porte d'Aubervilliers. Aubervilliers, c'est là que mes grands-parents habitaient, jusqu'en 1970 pour ma grand-mère et 1982 pour mon grand-père. Dans une rue où je ne suis jamais allé dans le monde réel sauf avec Google Maps, la rue Henri Barbusse. Inutile de répéter que tout l'environnement est obstinément sombre, noir, opaque ! Quelques rares lumières au lointain nous indiquent que nous ne sommes pas seuls. Enfin, pour ce qui est de la route, c'est bien le cas.


Le Périph' parisien, vide et sombre !


Je reprends la conversation avec mon père :

- Dis donc, pourquoi tu n'as jamais essayé d'aller voir tes parents ?
- Pour ça il aurait fallu que je connaisse un cheminot de mon vivant...
- Que veux-tu dire ?
- Bah ! Tu n'as pas encore compris que nous ne pouvons voir que les gens que nous avons fréquentés dans la vie ? Depuis que je suis là, je n'ai pas vu un seul bus ou un seul train. J'en ai conclu qu'aucun conducteur n'est passé de l'autre côté !
- Bon admettons. Mais tu aurais pu demander à un voisin de t'emmener, non ? J'ai bien vu la voiture de Claude devant chez nous.
- Je ne veux pas embêter les gens...

Eh voilà ! C'était pareil de son vivant : la peur de déranger ! Il a toujours dépendu des transports en commun, n'ayant jamais passé l'examen du permis de conduire. Pour ce qui était de l'emmener quelque part en dehors de son travail, il y avait bien ma mère mais pour le reste, pas question d'aller voir quelqu'un d'autre. Du reste, il y a quand même quelque chose qui cloche, alors j'enchaine :

- Mais dis donc, tu as fait comment pour revenir à Longjumeau depuis Clamart ? Je te rappelle que tu es... Bon t'étais à la clinique tout de même !
- Certes, mais je me suis réveillé  au cimetière.
- Mais c'était une semaine après ! Moi, je suis a priori revenu à moi juste après mon accident !
- Que veux-tu que je te dise ? Le délai est peut-être variable selon les gens ou la cause du décès...
- Bon, bon, bon. Passons. Nous arrivons. Tendu ? Impatient ?
- Et toi ?


L'immeuble où vivaient mes grands-parents à Aubervilliers

Nous frappons à la porte de l'appartement supposé des grands-parents. Une voix à l'accent typiquement parisien se fait tout de suite entendre, sans doute mon grand-père :

- Oui j'arrive !

La porte s'ouvre alors sur cette personne que j'aurais pensé plus imposante, plus charismatique, mais il n'en est rien. En photo je le trouve impressionnant mais ici ce n'est pas le cas. Après tout, il a 74 ans, les cheveux grisonnant et le dos légèrement vouté, ce n'est pas cette image que j'ai gardée de lui.

Marcel Bourdin-Grimaud, mon GP, en 1943 alors qu'il était STO à Berlin 

- Non ? Bernard, c'est toi ? J'ai eu du mal à te reconnaître, fait-il, surpris.
- Oui, normal, j'ai presque ton âge...
- Comment ? T'as même pas réussi à vivre plus longtemps que moi ?

Là, je constate qu'il est tel qu'on me l'a coné : toujours aussi moqueur, à rabaisser son unique fils quelle que soit la situation. Passer de l'autre côté, si c'est bien ce qui nous est arrivé, ne fait pas changer les gens.
Il reprend le fil de la discussion alors qu'il me fixe tout à coup :

- Et lui, qui c'est ? Il nous ressemble, c'est François ?
- Non, je suis son petit-frère, celui que tu as à peine connu, j'avais dix-huit mois quand tu as eu ton AVC, grand-père !
- Ah ? C'est ça qui m'a eu ? Je ne savais pas, merci de me l'apprendre, gamin. Je vois que tu as fait encore pire que ton père.
- Pas de ma faute si les gens conduisent mal, lui réponds-je. Mais trève de plaisanteries, tu vas nous laisser sur le palier ou nous permettre de voir enfin ma chère grand-mère ?
- Ta grand-mère ? Oh oui, ton père la verra mais pas toi.
- Hein !? Mais pourquoi ?
- C'est ce que j'essayais de t'expliquer, réplique mon père.

C'est donc ça. Dans cet espèce de monde obscur, seuls les défunts qui se sont connus dans le monde réel peuvent se voir les uns les autres. C'est bien ma veine, comment vais-je faire pour rencontrer toutes celles et ceux qui sont décédés avant ma naissance ? Un RDV Ancestral classique est bien plus simple ! Je n'avais qu'à imaginer l'ancêtre et pouf il apparaissait. Maintenant je vais devoir passer par des intermédiaires, parfois gênants, pour communiquer avec mes aïeux. Ce serait mieux que je me réveille enfin. A moins que... Non, non je vais forcément me réveiller.

- Très bien, ce n'est pas grave, l'un de vous deux va bien m'aider à communiquer avec ma grand-mère, n'est-ce pas ?
- Excuse-moi mais j'ai beaucoup de choses à dire à ma mère, répond mon père. Tu comprends, elle a raté mon mariage et tout ce qui a suivi, je la sens impatiente de tout savoir. Et puis elle m'a tant manqué. Et toi ? Tu n'as pas envie d'en apprendre plus sur ton grand-père ? Après tout, tu m'as tellement bassiné avec ta généalogie...
- On va d'abord boire une anisette ! l'interrompt alors ce dernier.

(Oh non, pas encore, poivrots de père en fils...)

Une fois leurs verres descendus, je laisse mon père s'entretenir avec sa mère et prend mon aïeul en aparté :
- Bon, grand-père, une question me taraude. As-tu vraiment fait partie de la résistance comme me le soutenait papa ? J'ai fait des recherches à ce sujet : aux archives de Paris, au service historique de la défense : rien, nada, des nèfles. Alors ?
- Tu sais que je suis communiste ?
- Oui et alors ? Ce n'est pas un certificat d'appartenance à la résistance, que je sache...
- Je me suis évadé de Berlin.
- Oui, quand tu étais STO, parait-il, mais à part ton statut de réfracataire, je n'ai rien pu prouver. Qu'as-tu fait avant ? Après ?


Attestation de la qualité de réfractaire du STO délivrée à mon GP en 1946 - archive familiale

- Je n'ai pas envie d'en parler. Si tu veux vraiment savoir, débrouille-toi tout seul.

Je ne suis pas étonné par sa réponse. Beaucoup de femmes et hommes ont voulu taire leur passé de cette époque, qu'il soit glorieux ou honteux, pour ne pas ressasser, par pudeur, peur, fierté ou tristesse. Ce n'est pas en insistant que j'obtiendrai des réponses. Au contraire, il n'y a rien de mieux pour braquer les gens. Je me rappelle combien mon père disait que je ne faisais que « déterrer les morts » pour dénigrer ma passion pour la généalogie.

Je décide donc de le laisser avec ses parents - ils ont vraiment besoin de se retrouver - pour me concentrer sur la prochaine personne à aller rendre visite. Une personne que je considérais comme ma grand-mère, telle la subsitution de celle que je ne peux toujours pas voir ici même. Il s'agit de Paulette, sa cousine issue de germains.

A suivre.


* Oui, oui, encore du Stephen King !

10 commentaires:

  1. Et bien en voilà un qui n'est pas causant... J'espère que tu auras plus de succès le mois prochain !

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  2. quel suspense .... et surtout quelle idée géniale !!! vivement la suite !

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  3. Quel suspense ... et surtout quelle idée géniale !! Vivement le prochain épisode

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  4. Quelle suite ! On attend le mois de mars avec impatience !!!

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  5. Mon Dieu quelle imagination ! Super plaisant à lire ces rendez-vous. Hâte de lire ce que Paulette va te raconter.

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  6. Je me joins au choeur des félicitations ! Quelle idée géniale de permettre aux disparus de ne parler qu'à ceux qu'ils ont connus vivants. Jongler ainsi entre les vivants et les morts, chapeau !
    Marie (@eperra)

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  7. Quelle histoire! Je suis embarqué par cet univers sombre et figé. Bravo Renaud!

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  8. J'adore. On est vraiment embarqué dans l'histoire. Vivement la suite...

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  9. Bravo Renaud, tu nous embarques complètement dans ce voyage avec ton père. C'est génial ! Impatient de lire le prochain épisode !!!!

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