dimanche 24 mars 2019

Bigamie ou usurpation d'identité : le cas Jean-Pierre Cauquil

Le récent article de Pascal Ridel, alias le Généagraphe, sur la double vie d'un de ses ancêtres - que je vous invite à lire ici - m'a remémoré une histoire similaire dans ma généalogie. Il s'agit de Jean-Pierre Cauquil, le sosa 200 de mes filles.

Jean-Pierre Cauquil, métayer, est né le 23 octobre 1778 à Gijounet, alors commune de Viane, dans le Tarn. Il est le fils de Pierre (1753 - 1811) et de Marthe Viste (1755 - 1802). Il se marie en 1807 avec Marie Calvet (1788 - 1880) et ils ont plusieurs enfants. Il s'éteint paisiblement, toujours à Gijounet, en 1859.

Et voilà, fin de l'histoire. Tout est bien qui finit bien.

Sauf que.

Sauf qu'il y a un hic. Et de taille.

Lors d'une recherche comparée sur Geneanet, je tombe sur un autre Jean-Pierre Cauquil, qui se marie en 1810, à Rayssac, à une trentaine de kilomètres de Gijounet, avec Marie Jeanne Carayon. Pas de problème, sans doute un homonyme ! Sauf que les arbres qui le mentionnent l'amalgament avec Mon Jean-Pierre Cauquil ce qui est impossible vu que le mien n'est pas veuf de Marie Calvet ! D'ailleurs cet homonyme présumé décède à Rayssac en 1856 soit trois ans avant celui de Gijounet.

Pour simplifier, par la suite je nomme JP1 "mon" Jean-Pierre Cauquil et JP2 celui de Rayssac.


Ce n'était pas une promenade de tout repos (Google Maps)


Les actes de mariage


Regardons d'abord les deux actes de mariage. En vert je fais apparaitre les points communs et en rouge les différences.

 Mariage de Jean-Pierre Cauquil et Marie Calvet à Viane 1807 - AD81 - 4E314002_05 - Page 71

"L'an mille huit cent sept et le seize novembre [...] ont comparu [...] Jean Pierre Cauquil mestayer fils majeur a pierre cauquil et a feue marthe viste mariés habitant au lieu de Calouze commune de Gijounet agé de vingt neuf ans étant né le vingt troisième octobre mil sept cent soixante dix huit. D'autre part Marie Calvet [...] Lesquels étaient assistés et agissaient du consentement et approbation savoir ledit Jean Pierre Cauquil dudit Pierre Cauquil son père. [...]En présence des sieurs Jacques Azais propiétaire agé de trente ans, Paul Sabrier notaire agé de quarante trois ans, Jacques Bosc propriétaire agé de cinquante ans et Pierre Gacher propriétaire agé de quarante ans tous habitants au présent lieu de Pierre-Ségade. Lesquels après avoir entendu la lecture que nous leur avons faite du présent l'ont signé non les dits futurs époux ni leurs pères qui requis ont déclaré ne savoir [...]."


Mariage de Jean-Pierre Cauquil et Jeanne Marie Carayon à Rayssac 1810 - AD81 - 4E221001_13 - Page 39
"L'An mille huit cent dix, le dix huitième jour du mois de février, [...] sont comparus Jean Pierre Cauquil agé environ de trente deux ans né à Calouse, commune de Viane, même département, le vingt troisième jour du mois d'octobre mil sept cent soixante dix huit, maçon, demeurant à la Bessière présente commune de Raissac, fils majeur de Pierre Cauquil cultivateur, demeurant au dit lieu, ici présent et consentant et de défunte Marthe Viste mariés, décédée le trentième brumaire an onze comme il est constaté par l'extrait de son acte de décès délivré par le maire de Gijounet même département d'une part. 
Et Marie Jeanne Carayon [...] en présence de Jean Cauquil agé d'environ trente sept ans, tisserand, demeurant au dit La Bessière, frère de l'époux, et de Jacques Cauquil agé d'environ trente neuf ans, cultivateur, demeurant au Crou présente commune de Raissac, autre frère du futur [...] Lesquels après qu'il leur en a été donné aussi lecture n'ont su signer le présent acte de mariage ainsi que les parties  contractantes. [...]"


Notons d'abord les points communs :
- Les dates de naissance de JP1 et JP2 sont identiques, ainsi que le lieu, bien qu'il ne soit pas nommé dans l'acte de JP1.
- Les parents sont les mêmes, et la mère est bien dite décédée sur les deux actes, les date et lieu étant précisés sur le second. L'extrait a même été fourni par le maire de Gijounet/Viane ! Je précise qu'on retrouve bien cet acte de décès à la date indiquée.
- Le père, Pierre Cauquil, est présent aux deux mariages.
- Aucun des contractants ne sait signer, pas plus que les parents. Aucune comparaison possible donc.

Les différences :
- JP1 est métayer alors que JP2 est maçon. Ils gardent par ailleurs leur métier respectif tout au long de leur vie car il est toujours indiqué dans les actes de naissance de leurs enfants.
- Aucun frère de JP1 n'est témoin (il a dix frères et soeurs, j'y reviendrai) alors que deux frères apparaissent comme témoins au mariage de JP2 (j'y reviendrai également).
- Comme indiqué en introduction, aucune mention de veuvage évidemment.

Nous allons maintenant nous intéresser à la famille des JP.

La famille de JP1


Pierre Cauquil et Marthe Viste (ou Biste selon les actes) se sont mariés le 5 octobre 1775 en l'église Notre-Dame de Gijas à Viane. Ensemble ils ont eu onze enfants dont JP1. Fait rare pour l'époque, dix enfants sur onze ont atteint l'âge adulte.
Marthe Viste est bien décédée à Viane à la date indiquée plus haut et Pierre Cauquil à Espérausses le 22 avril 1811. Aucun doute là-dessus.
Je retrouve bien l'acte de baptême de JP1 et il ne fait pas du tout mention d'un frère jumeau. Nous avons dans l'ordre :
- Anne Cauquil, épouse Pierre Carayon, Gijounet 1776 - Saint-Salvi-de-Carcavès 1818
- JP1 décédé le 06 janvier 1859 à Gijounet, époux de Marie Calvet
- Marie Cauquil, épouse Jacques Benoit, Gijounet 1780 - après 1811
- Pierre Cauquil, époux Marianne Gout, Gijounet 1782 - Gijounet 1847
- Marie Madeleine Cauquil, épouse Jean Dô, Gijounet 1784 - Saint-Salvi-de-Carcavès 1870
- Marianne Cauquil, Gijounet 1786 - après 1811
- Jeanne Cauquil, épouse Pierre Maffre, Gijounet 1788 - après 1828
- Marthe Suzanne Cauquil, Gijounet 1791 - id. 1792
- Jean Cauquil, Gijounet 1793 - après 1811
- Louis Cauquil, Gijounet an IV - après 1811
- Pierre Joseph Cauquil, époux Rose Armengaud, Gijounet an VII - Lacaune 1882

Dans cette fratrie, je ne retrouve pas de Jacques (le témoin de JP2) et Jean est bien trop jeune (17 ans en 1810) pour être l'autre témoin de JP2. Par ailleurs les âges indiqués sur l'acte de mariage de JP2 les feraient naître avant le mariage de Pierre Cauquil et Marthe Viste.

Ensuite JP1 et Marie Calvet ont eu neuf enfants entre 1810 et 1832 : Pierre, Jacques, Jean-Pierre, Louis, Jean, Joseph, Etienne, Baptiste et Marie Julie. Nous en reparlerons.

Il semble donc que JP1 n'a jamais quitté Gijounet.

La famille de JP2


A en croire son acte de mariage, notre cher JP2 serait né au même endroit et à la même date de JP1 et aurait les mêmes parents, soit. De plus, il aurait des frères qui seraient des enfants nés avant mariage desdits parents. JP2 est décédé à Rayssac en 1856 et sur l'acte on lui donne les mêmes parents et est époux de Jeanne Marie Carayon. Bon OK.

Intéressons-nous donc à ces deux frères, Jean et Jacques. Je retrouve l'acte de décès de Jacques à Rayssac en 1841. On lui donne 70 ans ce qui colle avec l'âge donné sur l'acte de mariage de JP2 et lui donne les mêmes parents : Pierre Cauquil et Marthe Viste ce qui m'a apparaît impossible vu qu'il serait né avant leur mariage. Autre information, on le dit époux de Elisabeth Bonnafé.
Heureusement qu'il y a Filae pour aller plus vite : je retrouve leur mariage, toujours à Rayssac, en an X. Mais mais mais ? Les parents ? Et bien ce ne sont plus les mêmes ! Ce serait Jacques Cauquil (décédé) et Catherine Taillade ! Jacques fils a même une date de naissance : le 28 mars 1772 ! Je n'ai en revanche pas retrouvé son acte de baptême.

Quant à Jean, c'est du délire total. Je retrouve un acte de mariage, toujours à Rayssac, en 1814, avec Anne Cros. Il est dit né le 25 novembre 1772, soit huit mois après Jacques, et fils de Jacques décédé "il y a une quinzaine d'années" et de Catherine Taillade. Après tout pourquoi pas, il aurait pu être conçu en retour de couches et être né prématuré... Admettons. Ou pas. Je n'ai pas non plus retrouvé son acte de baptême. Finalement, Jean décède en 1833. Sur l'acte il est dit fils de Jean (!) et de Catherine Talade (!).

Et vous savez quoi ? Catherine Taillade est décédée en 1806 à Rayssac. Et devinez qui déclare le décès ? Un certain Pierre Cauquil, maçon, âgé de 28 ans... Ben tiens, JP2 renie ses parents et s'en inventent d'autres à son mariage ?

Par ailleurs, si Jacques Cauquil père est décédé aux alentours de 1800, qui est le Pierre Cauquil présent au mariage de JP2 en 1810 ? Le père de JP1 ?

Enfin JP2 et Jeanne Marie Carayon ont eu six enfants entre 1811 et 1826 : Cécile, Elisabeth, Jean-Pierre, Marie-Rosalie, Marie et Pierre.

Il semble également que JP2 n'a jamais quitté Rayssac après son mariage.

Il faut alors chercher d'autres sources pour tenter d'élucider ce mystère. J'en viens donc aux déclarations de succession.

Les déclarations de succession


J'ai de la chance car Pierre Cauquil et Jean-Pierre Cauquil JP1 avaient un peu de biens donc il y a bien une déclaration de succession les concernant. En revanche pour JP2 il n'y avait pas d'actif donc absence de déclaration.

Que dit la déclaration de Pierre Cauquil ?


Comme mentionné ci-avant Pierre Cauquil est décédé en 1811 à Espérausses. A cette date il avait encore dix enfants vivants, ce que confirme l'extrait de la déclaration de succession suivant :


Déclaration de succession de Pierre Cauquil - 1811 - Bureau de Lacaune - AD81

Premier constat : on ne voit qu'un seul Jean-Pierre Cauquil, bien évidemment.

Que dit celle de Jean-Pierre Cauquil JP1 ?


Lui est décédé, pour rappel, en 1859, à Gijounet, laissant son épouse Marie Calvet et ses huit enfants survivants :

Déclaration de succession de Jean-Pierre Cauquil - 1859 - Bureau de Lacaune - AD81

On retrouve bien les enfants de JP1 et aucun de JP2.

Conclusion


Difficile de conclure véritablement tellement la situation est complexe. Mais ma théorie est la suivante : JP2 n'avait pas d'acte de baptême mais a dû en fournir un à son mariage en 1810. Vu qu'il est établi que ses frères Jean et Jacques avaient d'autres parents que lui et que ces derniers étaient déjà décédés lors du mariage, on peut imaginer qu'il a dû se chercher un autre Jean Pierre Cauquil ayant un acte de baptême existant dans les alentours de sa localité. Le hic pour lui était que JP1 avait encore son père de vivant. Est-il possible alors qu'un autre homme ait pu usurper l'identité de Pierre Cauquil pour se présenter au mariage de JP2 ? Cela fait beaucoup d'usurpations pour un simple mariage... Au décès de JP2 en 1856, personne n'avait idée de l'identité réelle de ses parents donc les déclarants et la mairie ont dû reprendre ceux inscrits dans l'acte de mariage. Ce que je n'explique pas, c'est qu'il n'en a pas été de même pour Jacques : on lui donne les mêmes parents que JP2 à son décès alors qu'ils étaient bien connus à son mariage. 

Ou bien... JP2 et JP1 se connaissaient-ils ? "Hey, Jean-Pierre ! Tu me prêtes ton père ? c'est pour mon mariage..."

Finalement ce dont je suis à peu près sûr aujourd'hui grâce aux déclarations de succession, c'est qu'il ne s'agit pas d'un cas de bigamie.

Et vous ? Qu'en pensez-vous ?

samedi 16 mars 2019

RDV Ancestral : Célestin Boulet, l'homme aussi âgé que son journal


Pour mon deuxième RDV ancestral, je vais usurper l'identité d'un journaliste correspondant du Journal de Saint-Quentin pour aller interviewer mon AAAAGP Pierre François Célestin Boulet qui vivait à Bohain-en-Vermandois en 1913.

*
**

Il fait un temps magnifique en ce mois de juin 1913, le temps idéal pour aller à la rencontre des habitants de la commune de Bohain-en-Vermandois, située dans l'Aisne, à quelques kilomètres de Saint-Quentin. Et c'est justement un très vieux monsieur que le Journal de Saint-Quentin me demande de rencontrer. Pensez donc, il parait qu'il est même né une semaine avant ledit journal ! En 1819, rien que ça ! Bon le généalogiste que je suis est au courant de cela mais pas le journaliste que je suis censé être. Il s'agira de ne pas se faire pincer par son ancêtre !

Il se fait appeler le "Père Boulet", c'est dire s'il est connu notre doyen bohainois; oui, parce que c'est le doyen de la commune, du haut de ses 94 ans. Mais qui est-il donc ? Quelle a été sa vie ? Bien sûr je sais déjà pas mal de choses à son sujet mais je feindrai l'ignorance. Je découvrirai les détails bientôt. On m'a dit que je pourrai le trouver au sortir de l'église. Allons-y donc !

Eglise de Bohain-en-Vermandois avant 14-18 (Source Geneanet)

Me voici donc à l'église de leur paroisse, toute récente d'ailleurs, mais qui, malheureusement, sera détruite à la Grande Guerre. La messe est terminée, les paroissiens sortent, je ne devrais donc pas avoir trop de mal à repérer mon ancêtre, sans doute un homme très vouté avec une canne et portant une longue barbe blanche. Ceci dit, il y a beaucoup de monde; j'oublie que cette commune a près de 7000 habitants à cette époque, donc je prends mon mal en patience et scrute un à un les fidèles de l'église. Finalement je l'aperçois et il est comme je l'imaginais ! Il se déplace lentement du fait de son âge et fait des pauses régulières avant de reprendre sa marche. Il s'arrête une fois de plus et s’assoit sur un banc en pierre. J'en profite donc pour l'aborder muni d'un carnet et d'un crayon. Cela aurait été plus simple avec un smartphone mais nous sommes en 1913 !

- Bonjour Monsieur, puis-je m'asseoir quelques instants auprès de vous, demandé-je sans élever la voix pour éviter de le froisser.
- Mais bien sûr, jeune homme, le banc est à tout le monde !
- Je vous remercie, vous êtes bien Célestin Boulet ? On m'a dit que je vous trouverais ici, je voudrais écrire un article sur vous pour le Journal de Saint-Quentin.
- Ah bon et pourquoi donc ? s'étonne-t-il.
- Eh bien, sauf erreur, le Journal et vous-même auriez le même âge à une semaine près ! Auriez-vous donc quelques minutes à me consacrer ?
- Avec joie ! Il fait beau et j'ai tout le temps devant moi... Je ne savais pas que le Journal était aussi vieux, j'en oubliais mon âge, plaisante-t-il avec un petit air malicieux. Par quoi voudriez-vous commencer ?
- Avez-vous toujours vécu à Bohain (je sais que non mais je dois jouer mon rôle) ?
- Oh non, je suis né à Grougis et j'ai dû y rester une quarantaine d'années je pense - il réfléchit - jusqu'à la naissance de ma dernière fille, Bérénice.

C'est une chance pour son âge, il a l'air de bien entendre et de bien y voir ! Et il ne porte pas de lunettes en permanence. J'enchaîne sur sa famille :

- Vous avez donc une famille, pourriez-vous m'en dire plus ?
- J'ai été marié en effet mais je suis veuf depuis longtemps, j'ai perdu ma chère épouse il y a... 28 ans je crois (en fait 30, en 1883 mais je feins de ne pas le savoir bien entendu). Nous avons eu plusieurs enfants qui sont morts très jeunes mais cinq ont atteint l'âge adulte et ont eu à leur tour des enfants. Mais la vie ne nous a pas toujours gâtés, mes deux filles Joséphine et Bérénice ne sont déjà plus là....

Je m'aperçois que c'est vraiment difficile pour lui de parler de sa famille, ce qui est évidemment compréhensible. Comme je sais également qu'il a perdu une petite fille et une arrière-petite-fille, je passe à ses enfants encore en vie.

- Et vos autres enfants ?
- Ah... Mes fils ! Dieu soit loué ils sont toujours là et en bonne santé. Victor est certes parti loin d'ici, à Rochefort, dans le Sud-Ouest, mais il m'écrit régulièrement. Quant à Désiré et Constant, ils sont encore dans les parages, l'un à Saint-Quentin, l'autre ici-même.
- Et vous avez toujours été en forme comme aujourd'hui ? C'est le service militaire, le travail, qui vous ont apporté votre vigueur apparente ?
- Non, je n'ai jamais connu l'uniforme. Mon père est mort quand j'étais jeune, j'ai dû très vite aider ma mère, mes frères et sœurs. Mais le travail, ah oui ! Vous savez, j'ai commencé très jeune, vers l'âge de 7 ans et je travaillais encore il y a 2 ou 3 ans. J'y allais à pied à l'atelier de tissage, car j'étais tisseur, du haut de la rue de Guise jusqu'au chemin de Prémont ! J'aimais beaucoup mon métier, j'aidais même beaucoup mes compagnons de travail. C'est peut-être ça le secret de ma longévité ! Ou bien le fait que je n'ai jamais fait d'excès, pas de boisson, plus de tabac depuis mes 35 ans, mis à part quelques prises de temps à autre...

La rue de Guise que le père Boulet empruntait à pied (Source Geneanet)


Il apprécie apparemment que je m'intéresse à lui, alors il devient bavard et continue de plus belle :

- Mais je n'ai pas toujours été en forme. Quand j'étais jeune, à Grougis, j'avais très souvent des maux de ventre, c'était même parfois insoutenable, tant et si bien que je mangeais toujours le même repas pour essayer de guérir.
- Que mangiez-vous ?
- De la panade, soit du pain dans du lait, des fois du beurre, tous les jours, à chaque repas, pendant des années.
- Oh que cela devait être monotone, dis-je en m'apercevant trop tard qu'on parle de sa vie dans un petit village au XIXe siècle.
- On pourrait croire cela, Monsieur, mais tout compte fait cela m'a permis de m'en remettre et puis c'est nourrissant. Tout le monde ne mangeait pas à sa faim à cette époque.

Je change de sujet pour oublier ma petite gaffe.

- Et de quoi d'autre vous souvenez-vous de cette époque ?
- Ah jeune homme, beaucoup de choses ont changé depuis ma naissance mais j'ai quelques souvenirs précis de ma jeunesse. Je me souviens de nos rois par exemple. On m'avait parlé de Louis XVIII alors que je n'étais qu'un tout jeune enfant, on disait de lui qu'il était gros alors qu'à l'inverse Charles X était plutôt mince. Après il y a eu Louis-Philippe, l'Empire... Mais vous, vous n'avez pas connu tout ça.
- Non en effet, pour ma part j'ai dû apprendre cela avec les livres mais revenons à votre métier de tisseur quelques instants, en près de 80 ans de carrière (80 ans ! dire qu'à notre époque on se bat pour ne pas dépasser la moitié de ce temps...) vous avez dû en connaître des patrons, vous en souvenez-vous ?
- Quelques uns oui, il y a eu les maisons Laurent, Bouvier, Caron et Tresca où j'ai été monteur, c'est-à-dire que je mettais les métiers de châle en route. Puis mes tous derniers patrons s'appellent M. Mellerio et M. Fossé. Voilà vous savez tout ! Le temps semble se gâter, jeune homme, je crois que je vais rentrer sinon mes vieilles articulations vont en pâtir.

Un peu déçu que cela se termine si vite, je le remercie chaleureusement pour ce moment passé ensemble. Il termine avec un mot d'encouragement pour notre Journal :

- 1919... Le Journal de Saint-Quentin aura cent ans... Espérons-le.
- Je vous le souhaite aussi M. Boulet, je vous reviendrai vous voir à cette occasion !

Malheureusement, en le voyant s'éloigner, mon âme de généalogiste revient à la charge et me rappelle que mon cher ancêtre est décédé le 4 juin 1915, à quelques jours de son 96è anniversaire et en pleine guerre, Bohain n'ayant pas été épargnée par les bombardements.


Pour écrire ce RDV Ancestral, je me suis inspiré de cet article retrouvé sur le site RetroNews : ici 




mardi 5 mars 2019

L'intuition en généalogie ?

Bonjour, aujourd'hui petit article sur l'intuition en généalogie. Qui n'en a jamais eu ? Qui au bout de moult recherches pour retrouver, par exemple, le décès d'une personne s'est heurté plusieurs fois à une impasse ? Et si la recherche de la dernière chance était tout simplement de l'intuition voire un coup de chance ?
Je vais donc ici vous exposer un cas concret issu de ma généalogie, celui de Coline Daisay.

Naissance, mariage et vie de Coline Daisay


Coline Daisay est née à Chambéry (Savoie) le 5 thermidor an VIII, soit le 24 juillet 1800. Elle est le 4e enfant d'une fratrie de 12 de Gaspard Daisay (Chambéry 1766 - id. 1846) et Barbe Routen (Chambéry 1775 - id. 1857), les sosa 232 et 233 de mes filles.
Si les parents sont plutôt sédentaires et ont vécu toute leur vie à Chambéry, on ne peut pas en dire autant des enfants, notamment Coline.
Néanmoins Coline se marie dans la commune le 27 janvier 1818 avec Jean Cincinnatus Mouton Duvernet, fils du général de l'Empire, exécuté en 1816 pour avoir été bonapartiste :

AD73 - Cote 3E767 - Vue 95
"L'an mil huit cent dix huit, le vingt sept janvier, je soussigné, dispense obtenue de deux bans, le premier  public sans opposition, ai donné la bénédiction nuptiale à Jean Cincinnatus, fils de feu Régis Barthélémy Mouton Duverney (sic) et de vivte Benoite Secret, né à Cugliano près de Gênes et domicilié sur cette paroisse et à Colline fille des vivts Gaspard Daisay et Barbe Routen de cette paroisse, en présence des témoins requis Bernard Coutar et Jean Gaspard Vossenat."

Leurs deux premiers enfants, des filles, naîtront à Chambéry. Il s'agit de Marie (Chambéry 1820 - Chamelet 1856) et Jeanne Françoise (Chambéry 1821 - ?), cette dernière étant probablement décédée en bas âge. Leur dernier enfant sera un garçon, Jean-Baptiste, né à Lyon en 1826. Ce dernier sera sous-préfet puis préfet de plusieurs départements et conseiller politique. Il mourra sans postérité en 1912 à Paris. Sa tombe est toujours visible aujourd'hui à Eaubonne (Val d'Oise).

C'est donc vers 1825 que le couple Mouton-Duvernet quitte Chambéry pour s'installer à Lyon. Grâce aux archives municipales en ligne de Lyon, je les retrouve d'ailleurs facilement dans les recensements fiscaux de la ville entre 1825 et 1831, 2 rue Saint-Côme et entre 1833 et 1840 au 7 rue Clermont.

Source : AM Lyon - 921 WP 155 année 1833 - page 363/630

C'est donc après 1840 que je perds leur trace.

La recherche de l'acte de décès


En préambule, je précise que l'acte de décès de Jean Cincinnatus Mouton Duvernet est plutôt simple à retrouver dans les différents sites bien connus de tous. Il est d'ailleurs décédé à Saint-Germain-en-Laye en 1872. Il est dit veuf de "Colette Daisay". Coline Daisay est donc décédée entre 1840 et 1872 mais pas à Saint-Germain-en-Laye.

Je reviens donc à leur fille Marie. Elle s'est mariée deux fois, la première en 1837 avec Alexis Castaing (Villefranche-sur-Saône 1808 - Vichy 1851) avec qui elle a un fils. A ce moment-là ses parents sont bien sûr encore en vie.
Veuve en 1851, elle se remarie alors à Paris en 1852 avec Antoine Catherin Terme (Lyon 1828 - id. 1902) avec qui elle a un fils également. Sur l'acte de mariage reconstitué, les parents sont mentionnés sans plus d'informations.
Malheureusement, Marie meurt une semaine après avoir mis au monde son second fils. Cela se passe à Chamelet dans le Rhône. Dans l'acte de décès, les parents sont mentionnés et a priori toujours vivants mais aucune information sur leur domicile.

Par un coup du hasard, je retrouve Jean Cincinnatus en 1861 à Paris, dans le 13e arrondissement, rue du moulin de la pointe, grâce à un mariage (celui d'une autre Coline Daisay avec Joseph Savoyen) auquel il a été témoin. Rien n'indique évidemment le sort de son épouse.

Au hasard de recherches sur Gallica, je découvre qu'il a fait un séjour à l'Hôpital de La Salpêtrière en 1851, ce qui ne m'avance guère. Une autre recherche dans le moteur de recherche des AD78 (plus disponible aujourd'hui), je retrouve une cession de bien immobilier datant de 1863. Je sais donc que M. Mouton-Duvernet a quitté Paris à cette date. Je le retrouve d'ailleurs dans les recensements de Saint-Germain à partir de 1866 mais sans sa femme.

Coline est donc décédée entre 1856 et 1866. Je recherche donc d'abord dans l'Etat Civil reconstitué de Paris puis dans les TD à partir de 1860, sans succès. C'est alors l'impasse ! et bien sûr ni Geneanet ni Filae ne m'apportent d'aide.

En désespoir de cause, je me rends au cimetière de Gentilly, non loin de chez moi, car la rue du moulin de la pointe était située sur cette commune avant les différentes annexions par la ville de Paris. Pas plus de succès bien évidemment.

L'intuition sur la base d'un cliché


Avant de dévoiler la solution, je reviens un peu sur l'histoire de Jean Cincinnatus Mouton Duvernet. C'était l'unique enfant (malgré ce qu'on peut trouver sur Gallica, il y a des erreurs historiques) du Baron de l'Empire et il parait que Napoléon lui-même avait été son parrain. Je n'ai pas pu vérifier cette information mais ce qui est vrai en revanche c'est que ce dernier avait légué dans son testament une importante somme d'argent aux enfants éventuels de Mouton-Duvernet. Le problème est que Jean Cincinnatus a été lésé par les exécuteurs testamentaires comme il l'a écrit dans cet ouvrage : au comte de Montholon et au général Bertrand

Source : Gallica (BNF)

Il aurait finalement obtenu gain de cause. Donc sachant que :
  • Il était marchand tailleur,
  • la famille Daisay x Mouton-Duvernet avait plusieurs domestiques et servantes quand elle habitait à Lyon,
  • Il était assez aisé pour pouvoir acquérir de l'immobilier,
  • Il aurait finalement eu l'héritage de Napoléon.
 Je me suis finalement dit : "ah ces nantis, ils ont dû habiter à Neuilly-sur-Seine", me basant sur le cliché Neuilly = gens riches. Après tout pourquoi pas.

Pourquoi pas ? Vraiment ?

Source : AD92, Décès 1858, page 31/179

Coline Daisay est donc décédée à Neuilly-sur-Seine, en son domicile, le 8 mars 1858. C'est son frère Jean-Claude qui a déclaré le décès. Elle a été inhumée dans le cimetière de la même ville mais la tombe n'existe plus aujourd'hui.

Vous trouverez la fiche de Coline sur Geneanet