samedi 21 mars 2020

RDV Ancestral : voyage dans l'au-delà, épisode 3

Si vous avez raté le deuxième épisode, rendez-vous ici !

Je vais finir par perdre la tête avec cette nuit noire qui n'en finit pas. Je vais perdre la notion du temps. Pas de soleil. Pas d'étoile - et pourquoi d'ailleurs ? - ni même de Lune ; seules les rares lumières artificielles émanant des habitations ainsi que les phares de mon véhicule peuvent m'aider à m'orienter. Fort heureusement, mon trajet est court puisque je me rends dans le quartier de la tour Montparnasse depuis Aubervilliers où j'ai laissé mon père avec ses parents. Je le retrouverai plus tard. Pour l'heure, direction la rue Antoine Bourdelle où vivait ma chère cousine Paulette.


Vous l'avez reconnue ?

Et m'y voilà à Montparnasse devant cette tour, éteinte, hostile comme je ne l'ai jamais connue auparavant. On dirait La Tour Infernale mais sans les flammes et sans Steve McQueen, ou bien La Tour Sombre, celle de Stephen King, mais sans le champ de roses rouges qui la cerne. Bref, je m'égare alors qu'il faut que je me gare car je suis proche du but. Je vais enfin retrouver ma grande cousine, ma grand-mère de substitution que j'ai perdue alors que j'avais 22 ans.

J'arrive donc dans la fameuse rue au nom du célèbre sculpteur où il n'y a évidemment aucune voiture de garée ce qui n'est guère étonnant : je n'ai connu personne à part Paulette dans cette rue. J'installe donc la mienne tranquillement, comme dans un film d'Hollywood, juste devant l'immeuble où elle a habité. Cette bâtisse est ce qu'on appelle une dent creuse : elle est composée d'un premier immeuble suivi d'une cour au fond de laquelle s'érige un second bâtiment. C'est dans ce dernier que vivait Paulette, au rez-de-chaussée. Dans ce monde parallèle, pas de digicode ou d'interphone, j'entre comme dans un moulin puis frappe à la porte de l'appartement de mon aînée.

- Oui ? Entrez, dit une vieille voix féminine.

Premier soulagement, à la voix, cela a l'air d'être elle, ma cousine étant décédée alors qu'elle était dans sa 84e année. Second soulagement : elle a réussi à retourner chez elle depuis l'hôpital de Longjumeau où elle s'est éteinte. J'entre donc, confiant.

Ce n'est pas elle ! C'est sa mère ! Je l'avais complètement oubliée bien que je l'eusse connue. Elle se trouve exactement au même endroit où je la voyais toujours quand j'étais un jeune garçon : sur son fauteuil hors d'âge, peut-être aussi vieux qu'elle-même. Marie-Jeanne Leroy dite « Mémé Jeanne » est la seule personne que j'ai connue étant née au 19e siècle. Elle est décédée en 1988, en son domicile, ce domicile, à l'âge de 96 ans. C'était la cousine germaine de mon arrière-grand-mère Berthe Louise Irma Nique.


Paulette Coquelet et sa mère Marie-Jeanne Leroy, avec moi - archive familiale 1982

- Qui êtes-vous Monsieur et que venz-vous faire ici ?
- Mémé Jeanne, je m'appelle Renaud, je suis votre petit cousin, vous vous souvenez de moi ?

La vieille dame ouvre grand les yeux de suprise avant d'acquiescer :

- Oh mais oui, mais je t'ai connu tout petit !
- C'est vrai, j'avais 8 ans quand...
- Oui, oui, passons. Tu ne m'as pas l'air bien vieux aujourd'hui mais tu es déjà là...
- Ah vous n'allez pas vous y mettre vous non plus ! Mon grand-père m'a déjà fait cette remarque !
- Marcel ?
- Lui-même, j'arrive de chez lui. J'y ai laissé mon père qui avait besoin de discuter avec ses parents.
- Quoi, Bernard est décédé également ? La prochaine fois il faudrait que tu reviennes avec toute ta famille, Paulette serait sans doute contente de vous revoir.
- Justement, je venais ici pour voir Paulette, où est-elle ?
- Elle recherche son père, mon mari Charles que tu n'as pas connu.
- Non, mais je sais qui c'est, je l'ai vu sur une photo avec vous-même. Photo parmi toute celles que Paulette nous a laissées après son décès. Et ça fait longtemps qu'elle le cherche ?


Charles Coquelet (présumé) et Marie Jeanne Leroy vers 1910-1912 - archive familiale



Ma cousine réfléchit quelques instants, fronce des sourcils, soupire, semble s'énerver toute seule, ses problèmes de mémoire ne semblant pas l'avoir quittée malgré son retour à la vie. Elle finit par s'égayer :

- Je crois bien qu'elle a commencé à le rechercher peu après son retour à la maison !
- Comment, cela fait 18 ans qu'elle le cherche ?
- 18 ans ? je ne sais pas, nous n'avons pas la notion du temps ici, il semble ne pas s'écouler de la même façon. En quelle année es-tu... parti ?
- Euh, en 2020... Et Paulette, c'était en 2002.
- 32 ans et 14 ans après moi. C'est bien ce que je disais, le temps est différent à présent. J'ai perdu mon cher Charles en 1932. Mon veuvage a duré une éternité ! Presque 60 ans... Le pauvre, j'ai bien peur qu'on ne le retrouve jamais... 

Alors que je m'apprête à lui demander pourquoi tant de pessimisme, la réponse vient à moi toute seule : Charles Coquelet est décédé en 1932 alors que la famille vivait encore dans l'arrondissement voisin, dans le quartier de la Salpetrière et plus précisément dans le passage Crouin. Cette voie, ainsi que les autres alentours, était très insalubre et un important foyer de tuberculose. Je suppose d'ailleurs que Charles, son frère jumeau Firmin et sa belle soeur Julie, décédés respectivement en 1933 et 1922, ont été emportés par cette maladie. Quelques années plus tard, le passage Crouin a été rayé de la carte au profit de l'extension de la rue Jeanne d'Arc qui était jusque-là coupée en deux.


Plan du quartier de la Salpetrière en 1837 montrant la jonction en pointillé de la rue Jeanne d'Arc - source paris-treizieme.fr

Donc, si les infrastructures sont restées figées à l'époque du décès des personnes, alors nous avons un problème. Si Charles Coquelet est revenu au passage Crouin en 1932 qui n'existait déjà plus depuis longtemps en 1988, année du décès de son épouse, il est impossible que cette dernière ne le retrouve à cet endroit. Il reste néanmoins une autre possibilité : il a pu se réveiller, comme mon père, au cimetière où il a été inhumé : le cimetière parisien de Thiais, inauguré trois ans avant sa mort. Toutefois cela entraine un nouveau problème : Charles ne sait évidemment pas où sa famille a déménagé par la suite. Inutile d'ajouter que plus deux personnes sont en mouvement plus la probabilité qu'elles se rencontrent est faible.

C'est la nonagénère qui reprend la parole :

- Mais pourquoi voulais-tu voir Paulette ?
- Eh bien, j'ai commencé à faire de la généalogie deux ans après son décès et je crois qu'elle savait énormément de choses sur ma famille paternelle, notamment sur le père de ma grand-mère, Paul Victor Bousse, que j'ai longtemps traqué pour espérer mettre un visage sur son nom. C'était le mari de votre cousine...
- Le père Bousse ? m'interrompt-elle, quel intérêt de le rechercher celui-là ? Quand il est revenu de la première guerre, Berthe n'a pas voulu revenir avec lui et pour cause : cet homme était volage !
- Vous l'avez donc bien connu...
- Bien sûr que je l'ai connu, ce vaurien, mais il a disparu après leur divorce. Ta pauvre grand-mère n'a jamais connu son père. Laisse-le donc tomber, tu as sûrement mieux à faire maintenant que tu es .

Je crois que je n'ai pas de chance avec les anciens. D'abord mon grand-père qui ne veut pas évoquer la seconde guerre mondiale et maintenant ma vieille cousine qui n'est guère plus amène. Il va falloir que j'attende le retour de Paulette : elle était très bavarde de son vivant. C'est d'ailleurs grâce à elle que ma mère était mieux informée que mon père sur sa propre famille, c'est dire...
Pour en revenir au fameux Paul Victor Bousse, j'en sais manifestement plus que Marie-Jeanne Leroy : il a refait sa vie et a eu une autre fille, mais ça, c'est une histoire.

Avant de reprendre la conversation avec l'ancienne concierge - c'était en effet sa profession après avoir été bobineuse - j'entends la porte s'ouvrir derrière moi. Vais-je enfin retrouver ma chère Paulette ?

Raté ! Je ne vois personne alors que la porte est maintenant grande ouverte ! Je me retourne alors vers ma vieille cousine soudain en pleurs :

- Oh ! Jeanne-Marie, c'est bien toi ?


Vous en saurez plus sur elle au prochain épisode !



7 commentaires:

  1. ça valait le coup d'attendre en tout cas Renaud ! J'aime beaucoup cette intrigue où se mêlent les souvenirs de famille et les lieux dont la configuration semble différente en fonction de la date du décès du défunt. Mais que va t'il se passer avec Jeanne-Marie ?

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  2. Toujours aussi haletant ! Comme Sébastien j'ai hâte de connaître la suite !

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  3. Alors là, je suis complètement captivée ! Perdue aussi un peu sans doute mais j'ai hâte de pouvoir reconstituer tout le puzzle ...
    Marie @Eperra
    (Impossible de modifier mon profil sur Blogger, j'ai renoncé.)

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  4. La suite! La suite! J'adore cet univers sombre et la construction de ton récit. Bravo!

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  5. Mais bien sûr qu'on l'attendait ce 3e épisode ! Pas déçue du tout et vraiment hâte de suivre les prochains épisodes, c'est passionnant :)

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  6. Ce récit est bien construit et du coup, on s'attache aux personnages et on a effectivement envie de connaître la suite.

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  7. Envie de dire : sac de noeuds, de dates, de personnes, très original

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